134.
Angel s’est mise à lire lentement, détachant chaque syllabe.
— Je n’y comprends rien, a-t-elle sorti au bout d’un moment.
Dix secondes en vérité.
D’emblée, le Gasman s’est redressé en criant :
— C’est moi, là ! C’est moi !
— Fais voir, Gazzy.
Il m’a tendu sa pile de feuilles que j’ai immédiatement étudiée. En effet, j’ai trouvé son nom : « F28246eff (le Gasman) ». Mon cœur a failli s’arrêter.
— Et il y a une adresse ! ai-je lancé en faisant glisser mon doigt le long de la page. En Virginie[29] !
— Moi aussi, j’ai une adresse sur ma page. Et des noms, a raconté Fang. Et mon nom. Oh ! Il y a même des photos !
— Montre ! Montre !
Tout le monde s’est ameuté autour de lui et, malgré le fait que Fang soit généralement le calme incarné, il tremblait d’excitation à ce moment-là. Comme nous tous, d’ailleurs. Personnellement, je tremblais comme une feuille. Comme si la température avait chuté de quarante degrés tout à coup.
Nudge pointait du doigt la photocopie que Fang avait dans la main. Sur celle-ci figurait la photo d’un homme et une femme d’une trentaine d’années environ.
— Il te ressemble, Fang. Et elle aussi. Ce sont tes parents ! C’est obligé !
Sa voix s’est étranglée sous le coup de l’émotion. On s’est tous mis à pleurer. Tous sauf Fang évidemment qui s’est contenté de marmonner :
— Peut-être bien que oui, peut-être bien que non.
Finalement, on s’est tous replongés dans la lecture de nos pages, à la recherche de nos parents. Personne ne pipait mot jusqu’au moment où…
— Ils sont là ! Ma mère et mon père ! s’est écrié Gazzy. 177, allée Cordandt, à Alexandria, en Virginie ! Angel, regarde ! C’est eux là ! Incroyable ! C’est hallucinant ! Je leur ressemble ! Et toi aussi, Angel !
Angel a examiné la photo sans rien dire pendant un moment, et puis son visage s’est contracté et elle s’est mise à sangloter. Je l’ai instantanément prise dans mes bras pour la serrer et lui caresser les cheveux. Angel n’est pas du style à sangloter, alors lorsque je l’ai sentie trembler, ça m’a fait un pincement au cœur. Séquence émotion.
— Il y a aussi un ramassis de chiffres et d’autres trucs incompréhensibles sur ces pages, a souligné Fang en me sortant de ma rêverie.
J’avais le même genre de choses sur mes pages.
— Pourquoi brouiller une partie des informations seulement ? Ça n’a pas de sens.
— Qu’est-ce qu’on s’en fout ! a lâché Gazzy, tout content. J’ai trouvé ma mère et mon père ! You-piiiiiiiiiiiiiiiii ! Je retire ce que j’ai dit sur eux.
Fang, Gazzy et Angel avaient touché le gros lot, mais jusqu’à présent, ce n’était pas notre cas, à Iggy et à moi. Quant à Nudge, elle ignorait toujours si ses parents habitaient dans l’Ouest ou pas.
— Iggy ! Iggy ! Ta mère ! Oh… oooooh… Visiblement, ton père est décédé. Désolé… a raconté le Gasman. Mais ta mère est en vie et elle a l’air chouette.
Il s’est mis à la décrire tout haut.
La seule qui n’était pas comme les autres, sans parents répertoriés dans les fichiers de l’Institut – je vous le donne en le mille – c’était moi][30]. Moi, la fille de personne, de nulle part.
Je voudrais tout de même signaler que parce que je suis une fille bien, qui a un véritable esprit d’équipe, je ne me suis pas sentie exclue, le cœur brisé, en miettes, ni rien du tout… Bon, d’accord, je vais faire des efforts pour arrêter de mentir. Je me suis sentie comme ça et mille fois pire encore.
Mais j’ai gardé la tête haute et j’ai souri, poussé des « oh » et des « ah ». J’ai relu les infos, heureuse pour mes amis qui – il faut bien l’avouer – n’avaient pas franchement accumulé les moments de bonheur dans leur misérable vie, courte et bizarre et si dure.
Seulement, avec ma tendance quand-j’ai-quelque-chose-dans-la-tête-je-ne-l’ai-pas-ailleurs, je ne pouvais pas laisser passer quoi que ce soit.
— Mais pourquoi brouiller les autres infos ? ai-je fini par répéter.
Histoire de dire quelque chose et surtout de penser à autre chose.
— C’est peut-être parce que les blouses blanches voulaient qu’elles restent toujours secrètes, a lancé Fang avec sa voix caverneuse sortie tout droit de La Quatrième Dimension][31], celle qu’il prenait pour parler de choses extraordinairement bizarres… contrairement à celles qui n’étaient pas plus bizarres que d’habitude.
— Tu veux dire… qui finançait tout ça par exemple, ai-je dit en réfléchissant à haute voix, ou le nom des hôpitaux qui leur ont donné des bébés. Ou les scientifiques tarés qui les ont aidés. Les clés de l’Empire du Mal.
— Mille sabords ! a sorti Iggy, tout excité. Avec ces infos, on pourrait tout révéler sur eux. On pourrait envoyer ce qu’on sait à un journal. Et le type, là, avec sa casquette, il pourrait en faire un film… Vous savez… comme Bowling for Columbine[32].
Rien qu’à l’idée, j’avais le cœur à l’envers.
— Moi, je m’en fous de tout ça, a fait Nudge. Je veux juste trouver ma mère et mon père pour de bon.
Hé ! Héééééééé ! Mais c’est moi là ! (Elle examinait les informations qui entouraient N88034gnh – Monique – en retenant son souffle.) Vous savez quoi ? (Ses yeux sautaient de page en page.) Toutes ces adresses sont en Virginie et dans le Maryland, à Washington. Toutes proches les unes des autres. En plus, Washington, c’est là qu’est le Gouvernement, nan ?
— Trooooooop cool, a fait Iggy, visiblement déjà perdu dans sa rêverie éveillée. On commence par retrouver nos parents. C’est la grosse réunion. On se prend dans les bras, on s’embrasse et tout le monde est content. Après, on va détruire l’École et l’Institut et régler leur compte à tous ces fils de… je veux dire tous ces salauds qui nous ont foutus en l’air. Ce serait le top. On pourrait liquider tous ces enfoirés d’Erasers d’un seul coup. Et hop !
— Alors… qu’est-ce qu’on va faire ? a voulu savoir Gazzy, sur un ton soudain très grave. Pour de vrai ?
— Moi je ferai pareil que Max, a annoncé Angel. Et Céleste et Total aussi.
En entendant son nom, Total a frétillé de la queue et léché la main d’Angel. Quoi qu’on ait pu lui faire subir à l’Institut, il ne donnait pas du tout l’impression d’être revanchard. Il s’était mis à lécher Céleste…
Ce pauvre nounours avait mortellement besoin d’un bain. Tout comme nous. Mais au moins, nous étions sains et saufs et c’était ça l’important, me suis-je dit, en passant en revue les troupes. J’éprouvais de la reconnaissance à cette pensée.
— OK, on va à Washington, ai-je fini par décréter. Et on va tous prendre un bain. Et puis on cherchera nos parents. On a toutes les adresses, hein ?
— You-houuuim ! a chanté le Gasman en frappant dans la main d’Iggy, qui ne s’y attendait pas.
Je les ai contemplés en souriant. Je les aimais tellement tous les cinq. Je voulais tant qu’ils soient heureux. Je pouvais bien faire ça pour eux. Même si en vérité, j’avais la sensation qu’un grand trou noir me dévorait de l’intérieur. Je venais de tuer quelqu’un. Mon propre frère, peut-être. Et maintenant, on allait découvrir l’histoire de notre passé ainsi que la raison pour laquelle on était ici. Finalement, je n’étais plus sûre de vouloir tout savoir. Notamment parce que je ne savais pas qui étaient mon père et ma mère.
Mais tout cela ne comptait pas tant que ça, vous ne trouvez pas ? Ces gosses, là, c’était eux ma famille. Je leur devais bien ça. Essayer d’exaucer leurs vœux.
Même s’il fallait que je meure pour y arriver.
Très tard, ce même soir, à moins que ce ne fût très tôt le lendemain matin, j’ai tenté de parler à la Voix. Peut-être bien que pour une fois, juste une fois, elle daignerait me répondre.
J’ai deux questions pour toi, ça marche ? Rien que deux. Bon, disons trois. T’écoutes ? Où sont mes parents ? Comment ça se fait que je sois la seule à ne pas avoir de dossier ? Pourquoi ai-je ces terribles migraines ? Et qui es-tu ? Es-tu un ennemi à l’intérieur de moi ? Ou bien mon ami ?
La Voix m’a répondu sur-le-champ : D’abord, ça fait plus de trois questions, Max. Et parfois, c’est la façon dont tu vois les gens qui fait qu’ils sont pour toi des amis ou des ennemis. Mais si tu veux vraiment savoir, je me considère comme ton ami, un ami proche qui t’aime beaucoup. Il n’y a personne qui t’aime plus que moi, Max. Maintenant, écoute. C’est moi qui pose les questions. Pas toi. Toi tu es là… La voix a laissé échapper un petit rire. Pour la balade[33], pour être l’incroyable, l’indescriptible Maximum Ride.