1.
C’est drôle comme le fait d’être sur le point de mourir remet drôlement les idées en place. Maintenant, par exemple :
Cours ! Allez, vas-y ! Tu peux le faire.
J’ai gonflé mes poumons à bloc. Mon cerveau bouillonnait. Je courais pour ne pas mourir. Je n’avais qu’une idée en tête : m’échapper. Tout le reste n’avait aucune importance.
Avoir les bras déchiquetés par un buisson d’épines ? De la gnognotte.
Marcher pieds nus sur des rochers tranchants, de grosses racines et des branches d’arbres pointues ? Aucun problème.
Manquer d’air et sentir mes poumons qui brûlent ? Je pouvais gérer.
En tous les cas, tant que je maintenais les Erasers à distance.
Oui, les Erasers. Des mutants : mi-hommes, mi-loups, généralement armés et toujours assoiffés de sang. À ce moment-là, ils me couraient après.
Vous voyez ? Ça remet vachement les idées en place, hein ?
Cours. Tu es plus rapide qu’eux. Plus rapide que n’importe qui.
Je ne m’étais jamais autant éloignée de l’École. J’ignorais complètement où j’étais. Mais mes bras continuaient de s’agiter le long de mon corps, mes pieds s’abîmaient dans les broussailles et mes yeux balayaient d’un regard anxieux le paysage plongé dans la pénombre. Je courais plus vite qu’eux. Je devais pouvoir trouver une clairière suffisamment grande pour me…
Oh, non ! Nonnnnnnnnnnnnnn ! Les glapissements lugubres des limiers flairant ma piste me sont parvenus entre les arbres. J’avais envie de vomir. Je pouvais semer des hommes en courant. On pouvait tous le faire, même Angel, du haut de ses six ans. Mais un gros chien ? Aucun d’entre nous ne pouvait le semer.
Allez-vous-en, les chiens ! Fichez le camp ! Laissez-moi vivre un jour de plus.
Ils se rapprochaient. Une faible lumière filtrait à travers les bois devant moi. Une clairière ? Pitié, je vous en supplie… faites que ce soit une clairière. J’étais peut-être sauvée.
Je me suis élancée entre les arbres, haletant, ma peau luisant sous des gouttes de sueur glacées.
Yes !
Non ! Noooooooooonnnnnnnnnnn !
J’ai fait un dérapage et me suis arrêtée net. J’ai agité les bras pour ne pas tomber en avant et j’ai tenté de faire marche arrière sur le chemin boueux et rocailleux.
Ce n’était pas une clairière. Devant moi, un mur de pierre tombait à pic dans le vide, sur des centaines de mètres. J’étais au bord d’un précipice.
Derrière moi : les bois, pleins de limiers surexcités en train de baver et d’Erasers psychopathes armés.
Devant. Derrière. Ça revenait au même : ça sentait mauvais.
Les chiens jappaient avec excitation. Ils avaient mis la patte sur leur proie : moi[1].
Je me suis penchée au-dessus du précipice.
Je n’avais vraiment pas le choix. À ma place, vous auriez fait pareil.
J’ai fermé les yeux, ouvert les bras… et je me suis laissée tomber.
J’ai entendu les Erasers rugir de fureur pendant que les chiens aboyaient, hystériques, et puis je n’ai plus entendu que le bruit de l’air fouettant mes oreilles.
L’espace d’une seconde, c’était vraiment tranquille. J’ai même souri.
Ensuite, j’ai pris une grande inspiration et j’ai déployé mes ailes, aussi grand et vite que j’ai pu.
L’air s’est engouffré en elles. Dans leurs quatre mètres d’envergure, claires avec des raies blanches et des points marron comme des taches de rousseur dessus. J’ai tout de suite été happée vers le haut. On aurait dit que mon parachute invisible venait de s’ouvrir. Ouhoooooou !
Note pour plus tard : ne plus déployer mes ailes comme ça, en un coup.
Mon corps tout entier tressaillait. J’ai poussé vers le bas de toutes mes forces, puis j’ai levé mes ailes avant de pousser à nouveau vers le bas.
Oh là là ! J’étais en train de voler, exactement comme dans mes rêves.
Le fond du précipice, nappé de brouillard, s’est effacé sous moi. J’ai ri et me suis envolée très haut, sentant mes muscles travailler, l’air siffler à la surface de mes plumes et le vent frais sécher les gouttes de sueur sur mon visage.
Je suis montée en flèche au-dessus du précipice, survolant la meute effarouchée et les Erasers, furieux.
L’un d’entre eux, couvert de poils sur le visage, les crocs dégoulinant, a levé son arme. Un faisceau lumineux a marqué d’un point rouge ma chemise de nuit déchirée. Pas aujourd’hui, pauvre crétin, ai-je pensé en virant brusquement à l’ouest de sorte qu’il ait le soleil dans les yeux, dans ses yeux fous de rage.
Je ne meurs pas aujourd’hui.