61.
Avec Jeb, on est passés le long d’une rangée d’ordinateurs, là où les autres ne pouvaient pas nous voir. Tout au fond, une porte donnait sur une pièce un peu moins « typée laboratoire » et aménagée avec des canapés, une table, des chaises, un évier et un micro-ondes.
— Assieds-toi s’il te plaît, Max, m’a-t-il fait en me montrant une chaise. Je vais nous faire du chocolat chaud.
Il a dit ça d’un air décontracté, comme si on était dans la cuisine, à la maison, sachant pertinemment que c’était ma boisson chaude préférée.
— Max, il faut que je te dise à quel point je suis fier de toi, a-t-il déclaré en mettant les tasses dans le micro-ondes. Tu t’en es tellement bien tirée. Je n’arrive pas à y croire. Enfin si, j’y crois. Je le savais en fait. J’étais sûr que tu y arriverais. Mais de te voir comme ça, toi le chef de la bande, en pleine forme et si forte, ça me rend vraiment très fier.
Le micro-ondes a bipé et Jeb a placé une tasse fumante devant moi. On était dans des locaux secrets en pleine Vallée de la Mort, à un endroit invisible sur les cartes et pourtant il a réussi à sortir des chamallows de nulle part et à en mettre deux dans ma tasse.
Je le regardais fixement en m’efforçant de ne prêter aucune attention au chocolat chaud en dépit des gargouillis de mon estomac.
Il a marqué une pause comme pour me laisser le temps de répondre et puis il s’est assis en face de moi, de l’autre côté de la table. C’était bel et bien Jeb. Aucun doute là-dessus. Mon cerveau a fini par se faire à cette vérité inéluctable. J’avais reconnu la petite cicatrice rosée sur son menton, la courbe de son nez légèrement en trompette, la mini tache de rousseur sur son oreille droite. Ce n’était pas son jumeau diabolique. C’était lui. Le diable, c’était lui.
— Tu dois avoir tant de questions, a-t-il fait. Moi-même, je ne sais pas par où commencer. Je suis juste… Je suis tellement désolé de ce qui est arrivé. Si seulement je pouvais t’expliquer. Si seulement j’avais pu t’expliquer il y a deux ans, à toi en particulier. Je voudrais pouvoir te dire tout ce que je donnerais pour te voir sourire à nouveau.
Qu’est-ce que tu dirais de ta tête sur un plateau d’argent ?
— Mais ça viendra, Max. Un jour, tu sauras tout et tu comprendras ce qui se passe. J’ai dit la même chose à Angel. Je lui ai dit que l’on vous testait, même quand vous vous en doutiez le moins. Parfois, il vaut mieux ne pas trop se poser de questions et accepter l’idée qu’on comprendra plus tard. Mais rappelle-toi une chose : tout ceci n’est qu’un test.
Il a fait un grand geste de la main comme pour englober ma vie entière.
Je restais plantée là, à penser à mon sweat-shirt maculé de sang, sentant la douleur sur mon visage et la faim – pour changer ! – dans mon estomac. Je n’avais jamais eu une telle envie de meurtre, pas même l’été passé, lorsque Iggy avait découpé mon pantalon préféré, le seul qui ne venait pas d’une œuvre de charité, pour en faire une mèche suffisamment longue et faire exploser sa bombe à une distance de 150 mètres.
Je ne disais rien. Ne laissais aucune expression passer sur mon visage.
Jeb m’a jeté un regard avant d’observer la porte fermée.
— Max, a-t-il dit, un parfum d’urgence dans la voix. Max, bientôt il y a des gens qui vont venir te poser des questions. Mais d’abord, il faut que je te dise quelque chose.
Quoi ? Que tu es l’héritier du diable ?
— Je ne pouvais pas te le dire avant. Je croyais que j’aurais le temps de te préparer avant de t’en parler, mais bon.
Il a regardé tout autour de lui comme pour vérifier que personne d’autre ne pouvait entendre. Je supposais qu’il avait oublié toutes les leçons qu’il nous avait faites sur les moyens de surveillance, les micros cachés, les appareils pour voir au travers des murs et les écouteurs longue distance qui captent un éternuement de souris à un kilomètre à la ronde.
Ce qui se passe, Max, fit-il la voix pleine d’émotion, c’est que tu es beaucoup plus spéciale que tout ce que j’ai pu te dire. Vois-tu, si tu es là, c’est pour une raison bien particulière. On t’a maintenue en vie à des fins spéciales. Vraiment spéciales.
Tu veux dire pour une autre raison que celle de constater le degré de monstruosité des scientifiques malades qui ont réussi à greffer de l’ADN aviaire sur un embryon humain ?
Il a pris une grande inspiration et m’a fixée droit dans les yeux. J’ai froidement balayé chacun des bons souvenirs que j’avais avec lui, chacun de nos fous rires, toutes les fois où j’ai pensé qu’il était comme un père pour moi.
— Max, la raison pour laquelle tu es ici, c’est que tu es censée sauver le monde.