37.
La cloche a émis un son métallique, criard et des mains rugueuses ont poussé Angel vers l’avant. Elle a trébuché et s’est rattrapée au dernier moment, passant à deux doigts d’un rouleau de fil de fer barbelé.
Angel avait envie de pleurer. Son cauchemar avait commencé le matin et l’après-midi touchait désormais à sa fin.
Affamée, elle avait également le tournis et mal partout. Pourtant, ils continuaient à la faire courir.
Dans un labyrinthe. Angel l’avait compris.
Ils l’avaient construit dans un immense gymnase, à l’intérieur même de l’École. Ils faisaient sonner une cloche et la poussaient en avant pour lui signifier de courir aussi vite qu’elle pouvait jusqu’à la sortie. Chaque fois, le labyrinthe était différent et ils changeaient la sortie de place. Si elle ralentissait, soit elle recevait une décharge électrique, si forte que son cerveau en tremblait, soit des câbles chauffés au rouge lui brûlaient les pieds. Alors, les yeux embués de larmes, Angel courait sans réfléchir, tournant ici, puis là, jusqu’à rejoindre la sortie en titubant.
Là, elle avait droit à une petite gorgée d’eau et à une pause de cinq minutes le temps qu’ils fabriquent un nouveau labyrinthe.
Angel a reniflé en essayant de ne pas faire de bruit. Elle détestait ça ! Si seulement elle connaissait dès le départ le chemin de la sortie, elle pourrait s’y précipiter sans se faire électrocuter ou brûler.
Elle a redressé le dos, assise, excitée par cette perspective. A fermé les yeux pour se concentrer et tenter de deviner les pensées des blouses blanches.
L’un d’eux voulait lâcher un Eraser dans le labyrinthe et provoquer un combat entre elle et lui afin de voir un peu quelle était sa force. Un autre pensait qu’il faudrait augmenter la chaleur des câbles. Ainsi, il pourrait étudier les effets du stress sur son taux d’adrénaline.
Angel aurait voulu les voir rôtir en enfer.
L’un d’entre eux montrait du doigt le prochain labyrinthe. Sale type.
Angel s’est concentrée, faisant mine de se reposer. On lui a donné une autre petite gorgée d’eau qu’elle a ingurgitée aussitôt. Elle pouvait visualiser le plan du labyrinthe. Elle le voyait parce que l’une des blouses blanches l’avait en tête. Angel a fait exprès d’inspirer et d’expirer profondément, l’air épuisé, mais au fond d’elle, un sursaut d’espoir venait de la ranimer.
Elle avait pigé. Elle savait à quoi allait ressembler le nouveau labyrinthe. Clignant des yeux, la mine fatiguée, Angel se redressa une nouvelle fois, les yeux toujours dans le vide. Dans sa tête, elle révisait le plan en question rapide virage à droite, puis droite encore, ensuite gauche, puis la quatrième à droite, etc., jusqu’à la sortie.
Elle pouvait visualiser tous les pièges, les culs-de-sac. Elle était impatiente de leur en mettre plein la vue.
Ça promettait !
Une blouse blanche la saisit et la força à se mettre debout, à l’entrée du labyrinthe. La cloche retentit. Quelqu’un la poussa.
Angel démarra au quart de tour, courant aussi vite qu’elle pouvait au cas où tous les câbles aient été brûlants. Elle tourna rapidement à droite et puis encore à droite et puis à gauche et ainsi de suite. Elle cavalait dans le labyrinthe, plus rapide que l’éclair, sans l’ombre d’une hésitation. Elle n’avait pas reçu une seule décharge électrique ni senti le moindre câble brûler ses pieds. Elle sortit en trombe du labyrinthe avant de s’écrouler sur le plancher frais, en bois. Le temps passa.
Des mots lui parvinrent aux oreilles, flottant comme des bulles de savon : Incroyable. Aptitude cognitive. Compétences interprétatives. Créativité dans la résolution de problèmes. Disséquer son cerveau. Préserver ses organes. Extraire son ADN. Une voix s’éleva :
— Non, non, non, on ne peut pas déjà lui disséquer le cerveau.
L’homme qui parlait éclata de rire, comme s’il y avait quelque chose de drôle. Sa voix… Cette voix, elle la connaissait. Elle l’avait entendue dans des contes de fées, ou peut-être le soir, dans son lit, à la maison ou bien avec Max…
Angel reprit lentement ses esprits quand elle eut le malheur de lever les yeux. Un homme âgé se tenait près d’elle. Il portait des lunettes à monture métallique et il lui souriait. Aucune des pensées de l’homme ne lui était jusqu’ici parvenue. On aurait dit…
— Salut, Angel, fit Jeb Batchelder d’une voix toute gentille. Ça fait longtemps, hein ? Tu m’as manqué petite.