74.
Après m’avoir dévisagée calmement, pendant un certain temps, Fang a haussé les épaules et il a fait signe au Gasman de décoller. Gazzy est parti à contrecœur, suivi des autres, à l’exception de Fang qui m’a fait : « Après toi », en pointant le ciel du pouce.
J’ai serré les dents et me suis remise debout en vue de prendre mon élan. Je tremblais en courant, mais j’ai réussi à ouvrir mes ailes et à re-décoller, m’attendant à moitié à une nouvelle crise. Mais ça a été. J’avais quand même toujours une solide envie de gerber. En plein ciel, vous imaginez le tableau…
— Ça va ? m’a demandé Nudge une fois en l’air.
J’ai acquiescé d’un signe de tête.
— Je ne peux pas m’empêcher de penser à mes parents, a-t-elle fait. (Ses ailes fauves battaient à l’unisson avec les miennes si bien qu’on se touchait à chaque battement d’ailes ou presque.) Je parie… je parie que si ça fait onze ans qu’ils me croient morte, ils seront probablement super contents de me retrouver, non ? C’est vrai, si pendant tout ce temps, ils n’ont rêvé que d’une chose, que je rentre avec eux à la maison et qu’ils me voient grandir, ils vont clairement être fous de joie, tu ne crois pas ?
Je suis restée muette.
— À moins… (Elle a froncé les sourcils.) Enfin, je suppose qu’ils ne s’attendent pas vraiment à ça, hein ? Parce que, même si ce n’est pas ma faute, j’ai des ailes.
Tu l’as dit, ai-je songé en moi-même.
— Ça se peut qu’ils ne veulent pas de moi parce que j’ai des ailes et que je suis bizarre, a fait Nudge, dont la voix s’éteignait. Peut-être qu’ils veulent juste une fille normale et que comme je suis spéciale, ils ne voudraient finalement pas que je revienne. T’en penses quoi, Max ?
— Je n’en sais rien, Nudge. Si ce sont tes parents, ils doivent t’aimer quoi qu’il arrive, même si tu es différente.
J’ai repensé à Ella. Elle m’avait acceptée telle que j’étais, avec mes ailes, mes bizarreries, toutes ces choses qui clochaient chez moi. Et le Dr Martinez resterait pour toujours mon idéal de maman. Elle aussi m’avait acceptée telle que j’étais.
Du coup, j’avais une boule dans la gorge. Je me retenais de pleurer. Comme si je n’avais pas eu mon compte d’émotions dans la matinée. J’ai marmonné un gros mot pour moi-même. Depuis que j’avais entendu Angel jurer comme un charretier en se cognant le doigt de pied, j’avais pris comme nouvelle résolution de faire attention à ce que je disais. La dernière chose dont j’avais besoin, c’était d’une petite mutante de six ans qui jure à tout bout de champ.
Je me remémorais la fois où Ella, sa mère et moi, on avait fait des cookies avec trois fois rien – un paquet de farine et des œufs, je crois bien. Ce n’était pas des cookies industriels, ni des cookies précuits. L’odeur qui flottait dans la cuisine pendant la cuisson était absolument incroyable. Ça sentait… ça sentait la maison. C’est comme ça qu’une vraie maison devrait toujours sentir.
Purée ! C’était les meilleurs cookies que j’aie jamais mangés.