33.
Quatre-vingts ans auparavant, pendant la saison de la coupe, les bûcherons élisaient domicile dans un abri de fortune tout proche.
À l’abandon depuis trente ans, il tombait presque en ruines à présent, ce qui en faisait un parfait refuge pour Max et sa bande.
— Donc, la phase un est terminée, a conclu Iggy, assis dans une chaise de jardin en plastique déglinguée. (Il huma l’air.) Ça fait une éternité qu’on n’est pas venus ici.
— Han, han, a lâché le Gasman comme il lançait des égards tout autour. Au cas où tu te poses la question, c’est toujours le même dépotoir.
— Ce n’est pas nouveau, a fait Iggy. C’est bien pour qu’on l’aime cet endroit.
Je n’en reviens toujours pas que cette nappe de pétrole ait envoyé le Hummer valser comme ça, a reconnu le Gasman. Ça fichait un peu la trouille de le faire pour de vrai.
Iggy a ouvert le sac à dos d’où il a sorti BB. Il baladait ses doigts délicats sur la minuterie, attachée au système d’explosifs par un ruban adhésif.
— On doit éliminer les Erasers, a-t-il soufflé. Comme ça, ils ne s’en prendront plus jamais à nous.
— Et ils ne pourront plus jamais enlever Angel, a ajouté le Gasman, les yeux plissés. Moi je dis qu’il faut lancer la bombe sur l’hélico.
Iggy a opiné de la tête avant de se lever.
— Ouais. Écoute, on rentre à la maison et on prépare la suite en faisant un nouveau plan.
L’instant d’après, les lattes du plancher vibrèrent très légèrement et Iggy se figea sur place. Le Gasman l’observait cligner des yeux frénétiquement.
— T’as entendu ? a fait le Gasman, tout bas. (Iggy a fait « oui » de la tête, la main levée.) C’est peut-être un raton laveur…
— Pas en plein jour, a répondu Iggy du bout des lèvres.
Le sang du Gasman s’est glacé en entendant un petit bruit de griffe qui grattait la porte. Sûr, ce n’était qu’un animal, un écureuil ou un…
— Petits, petits… Ouvrez la porte.
Le chuchotement, serein et angélique, transperçait les fissures de la porte comme un gaz toxique. C’était la voix d’un Eraser. Une voix au son de laquelle, si on vous avait demandé de sauter d’une falaise, vous l’auriez fait.
Le cœur battant, le Gasman s’est dépêché de balayer la pièce du regard. Une porte. Deux fenêtres, l’une dans la pièce principale, l’autre, petite, dans les toilettes.
D’après lui, il ne passerait pas par celle de la salle de bains. Sans parler d’Iggy.
L’Eraser s’est remis à gratter la porte. Les poils du Gasman se sont hérissés à la base de son cou. « Bon, allons-y pour cette fenêtre-ci alors. » Il s’est glissé sur la pointe des pieds dans cette direction, sachant qu’Iggy serait capable de le suivre à l’oreille, même s’il ne faisait presque pas de bruit.
Crac ! La porte s’est ouverte en grand, faisant voler en éclats des morceaux de bois au travers de la pièce, tel un jeu de fléchettes.
— À huit heures ! a lancé le Gasman à Iggy dans un murmure pour lui indiquer la fenêtre.
Au même moment, son cerveau enregistrait l’information en rapport avec le colosse qui obstruait désormais l’encadrement de la porte. Gazzy a contracté ses muscles pour bondir par la fenêtre et s’enfuir, mais cette dernière a soudain été bouchée par une énorme tête enfoncée d’un rictus.
— Petits, petits, petits, petits, a raillé un second Eraser par la fenêtre sale.
Le souvenir de plusieurs années d’entraînement intensif à la Max est revenu en même temps que l’adrénaline qui montait dans le corps du Gasman. La porte : bloquée. La fenêtre : bouchée. Ils étaient pris au piège. A priori, aucune issue possible. Il allait falloir se battre, a-t-il songé tout en se préparant déjà.
Se battre jusqu’au bout. Jusqu’à la mort surtout.