103.
On a fini par retourner près de Central Park, à la recherche d’un endroit où se restaurer. On aurait bien aimé dîner sur la Cinquante-Septième, dans un petit resto qu’on avait repéré, mais il y avait une demi-heure d’attente. En quittant la rue pour pénétrer à l’intérieur du parc, on a aperçu un restaurant. Des millions de petites lumières bleues illuminaient les chênes tout autour. Un écriteau en forme de flèche indiquait : Parking pour La Taverne du jardin][22]. Planté au beau milieu des arbres, un grand bâtiment plein de baies vitrées offrait une superbe vue sur le parc.
— Ça a l’air génial, a lâché Gazzy, surexcité.
Mais c’était le dernier endroit au monde où j’avais envie de manger. Bien trop grand, trop voyant, trop cher et sûrement bondé d’adultes bien trop branchés pour nous. On allait faire tache là-dedans.
Pourtant, c’était là que le Gasman voulait manger. Et je lui avais promis à peu près tout ce qu’il voulait.
— Euh… d’accord, ai-je dit en dépit des bouffées d’angoisse que je sentais monter en moi.
Fang a ouvert la lourde porte en verre et l’on s’est engouffrés dans le hall d’entrée.
— Ouah, s’est extasiée Nudge, les yeux exorbités.
Depuis le hall, on apercevait trois salles à manger différentes. La Salle des Cristaux scintillait de mille feux avec ses chandeliers, ses candélabres et ses fenêtres à facettes. La salle numéro deux, Salle du Jardin, avait tout d’une forêt tropicale luxuriante et sauvage, aux détails près des tables, des chaises et des serveurs. La troisième et dernière salle, celle des Châtelains, était réservée à ceux qui voulaient jouer les spécimens royaux en bouffant. Les trois salles étaient très hautes de plafonds, lesquels avaient été rehaussés de chevrons. Dans la Salle des Châtelains trônait une cheminée, tellement grande qu’on aurait pu y faire griller un bœuf entier.
J’étais soulagée de voir qu’on n’était pas les seuls enfants… même si nous étions les seuls non accompagnés.
— Puis-je vous aider ? (Une grande femme blonde, belle comme un mannequin, nous a jeté un coup d’œil avant de regarder plus loin qui nous accompagnait.) Vous attendez vos parents ?
— Non, ai-je répondu. Il n’y a que nous. (J’ai laissé échapper un sourire.) Est-ce qu’on peut avoir une table pour six, s’il vous plaît ? C’est moi qui régale. Avec l’argent de mon anniversaire.
Nouveau mensonge. Nouveau sourire.
— Euh… très bien, a conclu l’hôtesse d’accueil.
Elle nous a conduits à une table de la Salle des Châtelains, tout au fond, près des cuisines. En cas de besoin, ces dernières feraient une bonne sortie de secours, donc je n’ai pas pinaillé.
Elle nous a distribué de grands menus, très chics, tandis que l’on grimpait sur nos chaises.
— C’est Jason qui va s’occuper de vous, a-t-elle annoncé avant de nous lancer un dernier regard incertain.
— Max, c’est troooooooooooooop top, s’est exclamée Nudge avec excitation, cramponnée à son gigantesque menu. C’est la première fois qu’on mange dans un endroit aussi beau.
Compte tenu du nombre de fois où nous avions fait les poubelles pour trouver à manger, c’était un euphémisme.
Fang, Iggy et moi étions au plus mal dans nos baskets. Nudge, Gazzy et Angel ne s’étaient jamais mieux portés, eux.
En fait, j’aurais peut-être pu apprécier la Salle des Châtelains sans la foule, l’impression qu’on se faisait remarquer, les adultes, ma paranoïa et la perspective de dépenser beaucoup d’argent.
Mais retour à la carte. J’ai éprouvé un soulagement en constatant qu’ils avaient un menu enfant.
— Vous attendez vos parents ?
Un petit serveur trapu, les cheveux roux lissés en arrière – Jason de son prénom – se tenait debout, aux côtés d’Iggy.
— Non, il n’y a que nous, ai-je répété.
Après un léger froncement de sourcils, il nous a jaugés d’un coup d’œil.
— Ah. Avez-vous fait votre choix ?
— Vous savez ce que vous voulez manger ? leur ai-je fait à tous les cinq.
Le Gasman a levé les yeux.
— Il y a combien d’escalopes de poulet dans une portion ?
Jason semblait froissé.
— Je pense qu’il y en a quatre.
— Je ferais mieux d’en prendre deux alors, a conclu le Gasman. Je vais prendre la salade de fruits et deux verres de lait aussi.
— Deux plats de poulet pour vous seul ?
Le Gasman a fait signe que oui à Jason.
— Avec des frites. Pour commencer.
— Je voudrais un milk-shake au caramel, a lancé Angel.
— D’abord, tu prends des aliments solides, Angel, ai-je exigé. Il faut manger correctement pour reprendre des forces.
— D’accord, a dit Angel de façon aimable, et, après un battement de paupière, elle a levé la tête vers Jason. On le fait pas exprès. On a faim, c’est tout.
Jason a tressailli de surprise et il a rougi. À présent, il se balançait d’un pied sur l’autre.
Angel examinait le menu.
— Je voudrais ce truc-là, la côte de bœuf. Et tout ce qui va avec. Et un coca. Et une limonade.
— La côte de bœuf pèse cinq cents grammes. Ça fait un demi-kilo de viande, a tenu à préciser notre serveur.
— Han, han, a laissé échapper Angel, l’air de se demander où il voulait en venir.
— Elle s’en sortira. C’est une grosse mangeuse, ai-je expliqué.
— Nudge ? Qu’est-ce que tu veux ?
— Les lasagnes primavera, a-t-elle déclaré. Et je crois que je vais en prendre deux. C’est servi avec une salade et du pain, hein ? Oh ! Et je voudrais du lait. C’est d’accord ?
Elle me regardait et j’ai donc fait oui de la tête.
Jason était planté là… Il devait croire qu’on le faisait marcher.
— Des lasagnes. Deux fois ?
— Vous devriez peut-être prendre des notes, ai-je suggéré. (J’ai attendu qu’il ait fini de prendre leur commande par écrit et j’ai dit :) Je vais commencer par le cocktail de crevettes, puis le filet mignon à l’érable avec le chou, les pommes de terre et tout et tout. La salade maison avec la vinaigrette au bleu. Et une limonade et un thé glacé.
Jason, docile, prenait tout en notes, mais à sa tête, c’était comme si on lui infligeait la pire des tortures.
— La bisque de homard, a commandé Fang. Ensuite, la côte de bœuf et une grande bouteille d’eau.
— Les spaghettis avec les boulettes de viande, a fait Iggy.
— Ça fait partie du menu enfants, a tiqué notre serveur nerveusement. C’est réservé à notre jeune clientèle de moins de douze ans exclusivement.
Iggy donnait l’impression d’en avoir assez.
— Qu’est-ce que tu penses du carré d’agneau ? me suis-je empressée de proposer. C’est servi avec des pommes de terre, des épinards et une sauce au vin et au romarin.
OK, ça va, a accepté Iggy, irrité. Je voudrais deux verres de lait et du pain en plus.
Jason a baissé son calepin pour nous observer.
— Ça fait beaucoup de nourriture rien que pour vous six. Vous ne croyez pas que vous avez commandé trop de plats ?
— Je comprends votre inquiétude, ai-je pris la parole, à bout de nerfs ou presque. Mais ça ira. Contentez-vous de nous servir, s’il vous plaît.
— Il faudra que vous payiez pour tout ce que vous avez commandé, que vous le mangiez ou pas.
— Ouais, on est au courant. En général, c’est comme ça que ça se passe dans n’importe quel restaurant, ai-je dit lentement, avec une patience forcée.
— Ça va vous faire une sacrée addition, a-t-il insisté.
Ce n’était pas très prudent, ça, mon vieux.
— On a pigé, ai-je sorti dans un effort vain de rester calme. On sait compter, vous savez. On vous demande juste de nous apporter ce qu’on a commandé. Merci.
Jason m’a considérée froidement puis il s’est dirigé, raide comme un piquet, vers les cuisines.
— J’adore cet endroit, a lâché Fang d’un ton pince-sans-rire.
— Est-ce qu’on a commandé trop de choses ? a interrogé Angel.
— Non, l’ai-je rassurée. Il n’y a aucun problème. C’est juste qu’ils ne doivent pas être habitués aux gros mangeurs.
Une subalterne nous a apporté deux corbeilles de pain et de petites bouteilles d’huile d’olive. Même elle semblait sceptique.
J’ai serré la nappe blanche entre mes mains et après ça, tout est allé de mal en pire.