16.
Angel savait qu’elle ne tiendrait pas longtemps comme ça.
Ses poumons la brûlaient terriblement depuis une heure déjà. Et depuis plus longtemps encore, elle ne sentait plus les muscles de ses jambes. Mais chaque fois qu’elle s’arrêtait de courir, un sadique du clan des blouses blanches – un certain Reilly – la piquait avec une espèce de bâton pour lui envoyer une décharge électrique, ce qui la faisait crier et bondir. Elle avait déjà quatre marques de brûlures qui faisaient atrocement mal. Mais le pire, c’était qu’elle le sentait venir… Elle percevait ses envies de lui faire mal.
Eh bien, il pouvait la piquer un milliard de millions de fois s’il voulait. C’était terminé. Là, elle n’en pouvait vraiment plus.
Ça soulageait de lâcher prise. Angel a vu tout ce qui l’entourait se réduire à un petit tube flou. Elle s’est en quelque sorte sentie tomber, ses pieds emmêlés dans la ceinture du tapis de course. La piqûre est revenue une fois, deux fois, trois fois, mais elle semblait lointaine plus proche du picotement que de la douleur réelle. Angel a fini par s’évanouir, perdue dans un rêve. Dedans, elle voyait Max en train de caresser ses cheveux mouillés de sueur tout en pleurant.
Angel avait compris que ce n’était qu’un rêve, car Max ne pleure jamais. Max, c’est la personne la plus forte qu’elle connaisse. Ce n’est pas qu’elle en connaisse beaucoup, mais quand même.
Le bruit de quelque chose qu’on déchire et une nouvelle douleur fulgurante sur sa peau ont fait revenir Angel à elle. Au-dessus de sa tête, de fortes lumières blanches la faisaient cligner des yeux. Des lumières d’hôpital. Des lumières de prison. Cette odeur infâme lui est revenue tout à coup et elle a eu un haut-le-cœur. Des mains retiraient toutes les électrodes de sa peau. Scratch. Scratch. Scratch.
— Ben ça alors ! Trois heures et demie, a soufflé Reilly. Et il a le rythme cardiaque qui a augmenté de dix-sept pour cent seulement. En plus, à la fin, ce n’est que pendant les vingt dernières minutes que ses pics d’oxygène se sont interrompus.
Il ! a pensé Angel en se retenant de crier. Je ne suis pas un truc, un objet.
— Je n’arrive pas à croire qu’on ait la chance d’étudier le Sujet Onze. Ça fait quatre ans que j’essaie de disséquer ce recombiné, a dit une autre voix tout bas. Les tests de Q.I. sont intéressants. J’ai hâte d’avoir un échantillon de cervelle.
Angel sentait leur excitation, leur petit plaisir minable. Ce qu’ils préféraient, c’était tout ce qui n’allait pas chez elle, toutes ces choses qui faisaient qu’elle n’était pas normale. Et tout ce vocabulaire débile, ce jargon à rallonge autour d’une seule et même chose : Angel n’était qu’une expérience. Pour les blouses blanches, elle n’était qu’un vulgaire accessoire, comme un tube de laboratoire. Un truc qu’on appelle « il ».
On lui a mis une paille dans la bouche. De l’eau. Angel s’est empressée de boire. Elle mourait de soif ! Avait la sensation d’avoir mangé du sable. Puis une autre blouse blanche s’est emparée d’elle. Angel était trop fatiguée pour lutter.
Il faut que je réfléchisse à un moyen de sortir d’ici. Mais, pour l’instant, elle n’avait vraiment pas les idées claires.
Quelqu’un a ouvert la porte de sa cage et l’a laissée tomber à l’intérieur. Angel, couchée à l’endroit exact où on l’avait posée, ne bougeait pas. Au moins, elle était allongée maintenant. Après avoir dormi un peu, elle verrait comment s’enfuir.
Lasse, elle a eu un battement de paupières et aperçu le garçon poisson qui l’observait. L’autre garçon était parti. Le pauvre s’en était allé ce matin et n’était toujours pas revenu. Il ne reviendrait peut-être jamais.
Pas moi…, s’est dit Angel. Je vais… me battre… dès… que… je… me… se-rai… re-posée.