58.
Note pour plus tard : désactiver les airbags sur la prochaine voiture que je fauche.
Le problème avec les airbags, c’est qu’en cas d’impact à quatre-vingt-dix ou cent kilomètres à l’heure, ils se gonflent sans crier gare avec une violence suffisante pour vous envoyer valser contre votre siège comme une poupée en chiffon, quand ils ne vous arrachent pas la tête par la même occasion. Ce qui était mon cas, ai-je conclu pendant que je m’efforçais de juguler le flot de sang qui jaillissait de mon nez.
— Au rapport, ai-je dit faiblement.
— Moi ça va.
Fang avait des marques profondes sur le cou, que lui avait laissées sa ceinture de sécurité, à défaut de le décapiter.
— Ça va, a fait Nudge à l’arrière.
Mais, dans sa voix de petite fille, on percevait la peur. Je me suis dévissé le cou pour pouvoir la regarder. S0n visage était pâle, hormis à l’endroit de son bleu, sur son front, là où elle avait heurté le siège de Fang. Sous le choc, elle a ouvert grand les yeux en voyant le sang sur mon visage.
— Ce n’est pas grave. Juste mon nez, me suis-je empressée de la rassurer. Les blessures à la tête, ça saigne toujours beaucoup. Tu vois, c’est déjà presque fini. Ouuuuuh, la menteuse.
— Moi, j’ai les bras et les jambes en compote, a gémi Iggy. J’ai mal partout.
— Je crois que je vais vomir, a prévenu le Gasman, le visage blanc et les lèvres toutes pâles à cause du sang qui n’y circulait plus.
BAM !
Les fenêtres ont explosé tout autour de nous. On a fait un bond sur nos sièges et instantanément couvert nos visages de nos mains. J’ai vu une patte qui frappait la vitre avec un revolver. L’instant d’après, de larges paluches velues aux ongles cassés ont ouvert les portes en grand.
On n’a même pas eu le temps de se débattre à coups de pied, Fang et moi. Les Erasers nous ont arrachés de la camionnette et jetés au sol.
— Fichez le camp ! ai-je hurlé avant de recevoir un nouveau coup de poing sur le nez.
J’ai levé la tête juste à temps pour voir les portes arrière de la voiture s’ouvrir et Iggy et le Gasman s’envoler. Mais le sang qui a giclé dans ma bouche a rapidement coupé court à mon explosion de joie de les voir s’enfuir.
J’ai craché tandis que les Erasers, fous furieux, agissaient et tiraient sur les garçons. Pourtant, Iggy et Gazzy continuaient à prendre de l’altitude. Oui, ouiiii !
Nudge distribuait des coups de pied et criait quand les Erasers l’ont sortie violemment de la camionnette, par l’arrière, et l’ont jetée par terre, à côté de moi. Elle avait les larmes aux yeux, alors je me suis approchée pour la prendre dans mes bras.
Mais un Eraser m’a filé un grand coup de botte italienne cousue main. Ouille !
— Touchée. C’est toi le loup.
Ari a explosé de rire, les autres à la suite. Surexcités, ils dansaient presque de joie, les monstres.
— On dirait que tu n’as pas envie de retourner à l’École, a-t-il repris, découvrant ses dents jaunes affûtées comme des lames de rasoir et postillonnant sa sale bave d’Eraser sur moi.
Ils étaient cinq et nous étions trois. Je suis incroyablement forte pour ma taille et mon âge, mais Ari pesait au moins 70 kilos de plus que moi. En plus, ce malade appuyait sa botte sur mon front de toutes ses forces. Je n’avais qu’une idée en tête : lui tirer une balle dans le crâne. Lui faire éclater la cervelle.
J’ai croisé le regard sombre et sans expression de Fang, puis celui de Nudge. J’ai esquissé un sourire pour la rassurer, mais vu l’état de ma tronche – dans le genre parfaite pour le casting d’un film d’horreur –, ça n’a pas franchement eu l’effet escompté.
Finalement, on a entendu le bruit horrible de l’hélicoptère qui se rapprochait. Les Erasers se sont mis à crier et à lui faire signe en agitant les bras.
— Quelle scène touchante ! m’a lancé Ari. On rentre à la maison. Tous ensemble. Comme au bon vieux temps.