22.
Évidemment, si j’avais pu m’envoler, je n’aurais déjà plus été qu’un petit point dans le ciel à l’heure qu’il était. Mais je ne voulais pas que ces gros ballots voient mes ailes et puis j’ai rejoint les bois en quelques secondes, de toute façon.
J’ai traversé les sous-bois en courant, écartant violemment les branches sur mon passage. Une chance que je portais des chaussures… J’avançais droit devant, sans savoir où j’allais.
Les voix des crétins me parvenaient dans mon dos. Ils criaient, juraient, me menaçaient. J’avais bien envie de rire mais, honnêtement, je n’avais pas de temps à perdre avec ça. Peu à peu, je les distançais.
C’est alors que j’ai entendu un énorme bang ! L’un des mecs avait tiré, faisant voler en éclats des bouts d’écorces, tout autour de moi. Ce satané fusil, je l’avais oublié !
Vous pensez ce que je pense que vous pensez ? Vous vous demandez si j’ai remarqué les similitudes entre cette situation débile et mon rêve ? La réponse est oui. Je ne suis pas idiote. Quant à ce que ça signifiait, je m’en occuperais plus tard, OK ?
La seconde suivante, un autre bruit de détonation a retenti et, presque au même moment, j’ai senti une douleur vive et atroce dans mon épaule gauche. Ça m’a coupé le souffle. En jetant un œil par-dessus mon épaule, j’ai vu le sang qui se répandait sur ma chemise. Ce crétin avait réussi son coup : j’étais touchée !
J’avais vraiment la poisse, parce que, tout de suite après, je suis tombée en me prenant les pieds dans la racine d’un arbre. J’ai atterri sur mon épaule blessée et j’ai entamé un roulé-boulé au milieu des buissons, broussailles, autres plantes grimpantes et cailloux. J’avais beau essayer de me rattraper à quelque chose, ma main, à l’extrémité de mon bras gauche amoché, tâtonnait dans le vide.
Après cette dégringolade, j’ai fini par m’arrêter au bord d’un ravin envahi par les ronces. En levant les yeux, je n’ai vu que du vert : j’étais couverte d’herbes et de bouts d’arbrisseaux.
Je suis restée étendue, sans bouger un moment. Il fallait que je reprenne mon souffle. Il fallait que je réfléchisse. Loin, au-dessus de moi, j’ai entendu les trois sauvages crier et tirer encore. Ils me faisaient l’effet d’un troupeau d’éléphants en train de traverser la forêt. Je n’ai eu aucun problème à les localiser au moment où ils passaient à l’endroit exact où j’étais tombée.
Pour ma part, j’avais l’impression qu’un ogre venait de me cribler de coups de matraque sur tout le corps. Je pouvais à peine bouger le bras gauche. Il me faisait mal à pleurer. J’ai tenté de déployer mon aile, mais la douleur a irradié en moi, me coupant la respiration. Mon aile était touchée aussi. Je ne la voyais pas bien par-essus mon épaule, mais je le savais, vu la douleur insoutenable qui la traversait.
J’étais couverte de blessures, j’avais perdu mon coupe-vent et, si mes soupçons étaient bons, j’avais les fesses dans un buisson d’orties.
Très lentement, je me suis mise debout, réprimant des sursauts de douleur. Il ne fallait pas rester là. J’ai jeté un œil au soleil et j’ai pris la direction du nord. J’ai étouffé un gémissement en réalisant que Nudge et Fang se demandaient sans doute où j’avais bien pu passer.
J’avais complètement foiré. Et Angel qui m’attendait elle aussi… à supposer qu’elle soit encore en vie. Je les avais tous laissés tomber.
Par-dessus le marché, j’étais solidement blessée et j’avais des cinglés armés à mes trousses. Merde.
Maintenant, j’étais de mauvaise humeur. Je suis comme ça, je n’y peux rien, il faut toujours que je prenne la défense des opprimés. Jeb me disait tout le temps que ça me perdrait.
Et Jeb avait raison.