98.
Un flot ininterrompu de personnes pénétrait par les deux grandioses portes du milieu. On s’est fondus dans la masse en s’efforçant de ne pas se faire remarquer. En entrant dans la cathédrale, la fraîcheur ambiante nous a enveloppés, en même temps qu’une odeur de vieux et d’encens.
Le groupe de touristes s’est scindé en plusieurs. L’un s’apprêtait à suivre la visite guidée, tandis que les autres butinaient çà et là, lisant des plaques, prenant des brochures.
La cathédrale était incroyablement silencieuse pour sa taille qui rivalisait avec celle d’un terrain de foot et au vu du nombre de gens qu’elle abritait.
A l’avant de la nef, certains s’étaient assis ou agenouillés sur des bancs, la tête baissée.
— Avancez, ai-je dit tout doucement. Droit devant.
On marchait tous ensemble, sans parler, sur le sol de marbre, en direction du grand autel blanc. Nudge avait la bouche grande ouverte et le nez en l’air pour admirer les rayons du soleil qui filtraient au travers des vitraux. Le plafond, voûté et sculpté comme dans les palaces, s’élevait sur une hauteur de trois étages.
— C’est trop cool ici, a soufflé le Gasman et je n’ai pu qu’approuver d’un mouvement de tête.
Je me sentais bien ici, en sécurité, malgré le fait que les Erasers ou les flics pouvaient quand même rappliquer d’un instant à l’autre et pénétrer dans la cathédrale comme n’importe quel touriste. L’endroit était immense et bondé, mais on conservait une très bonne visibilité. Pas mal du tout comme cachette. Ouais, même plutôt bien en fait.
— Qu’est-ce qu’ils font ? a voulu savoir Angel en passant auprès des gens dans l’allée.
— Je crois qu’ils prient, ai-je répondu sur le même ton de murmure.
— Si on priait, nous aussi, a lancé Angel.
— Euh…
Mais elle se dirigeait déjà vers un banc inoccupé. Elle a avancé jusqu’au milieu, puis elle s’est baissée pour déplier le petit banc de prière. Je l’ai vue qui observait les autres personnes pour être sûre de faire comme il fallait, avant de s’agenouiller et de poser la tête sur ses mains jointes.
J’aurais parié qu’elle priait pour Céleste.
On s’est glissés sur le banc en file indienne, derrière elle, et l’on s’est mis à genoux nous aussi, tout timides et gauches. Iggy a frôlé Gazzy de la main pour pouvoir imiter sa position.
— On prie pour quoi ? a-t-il demandé timidement.
— Euh… ben ce que vous voulez, ai-je proposé.
— On prie Dieu, hein ? C’est ça ? a interrogé Nudge pour être sûre.
— C’est l’idée, je suppose, ai-je confirmé, n’en sachant rien moi-même.
Mais d’un autre côté, j’étais prise d’une drôle de sensation. L’impression que, si on avait un jour un truc très important à demander, ce serait l’endroit rêvé. Avec le large plafond haut, tout ce marbre et ces images pieuses de gloire, de passion, on avait le sentiment que, si les prières de six gosses sans abri n’étaient pas entendues ici, alors elles ne le seraient nulle part.
— Cher Dieu, a commencé Nudge à mi-voix, je voudrais des vrais parents. Et je voudrais qu’ils aient envie d’avoir une petite fille aussi et qu’ils m’aiment. Moi je les aime déjà. Ça vous ennuierait de voir ce que vous pourriez faire ? Merci beaucoup. Bisous… Ah ! Au fait, moi, c’est Nudge.
Évidemment, on n’était pas franchement experts en la matière.
— S’il vous plaît, ramenez-moi Céleste, a fait Angel d’une toute petite voix, les paupières serrées. Et aidez-moi à grandir pour devenir comme Max. Et protégez-nous tous les six. Et vengez-nous des méchants. Ils n’ont pas le droit de nous faire encore du mal.
Amen, ai-je proclamé en moi-même.
Ça m’a surprise de voir que Fang, comme les autres, avait les paupières closes. Ses lèvres, par contre, restent immobiles et je n’entendais pas le moindre son. Peut-être bien qu’il se reposait, c’est tout.
— Faites que je voie à nouveau, a fait Iggy. Comme quand j’étais petit. Et puis je veux pouvoir foutre une raclée à Jeb. Merci.
— Seigneur Dieu, faites que je sois grand et fort pour pouvoir aider Max et les autres, a prié le Gasman tout bas et là, j’ai senti ma gorge se serrer en voyant ses cheveux clairs, coiffés en quatre, ses yeux fermés, sa mine concentrée.
Il n’avait que huit ans mais qui pouvait dire pour combien de temps encore il en avait ?
J’ai avalé un grand coup, papillotant des yeux pour éviter de pleurer. J’ai inspiré, expiré, très fort avant de faire un tour sur moi-même. La cathédrale était parfaitement calme. Pas d’Eraser à l’horizon.
Était-ce bien Jeb, le type que j’avais vu avec les flics ? Était-ce des vrais flics ou bien des crétins « diplômés » de l’École, voire de l’Institut ? Quelle poisse qu’Angel ait laissé tomber Céleste. Merde, pour une fois qu’elle avait un truc auquel s’attacher, il fallait que le destin le lui arrache !
— S’il vous plaît, aidez Angel avec Céleste, me suis-je mise à marmonner.
Au même moment, je me suis rendu compte que j’avais à mon tour fermé les yeux. Je n’avais aucune idée d’à qui je m’adressais. Je ne m’étais jamais vraiment posé la question de savoir si, oui ou non, je croyais en Dieu. Comment aurait-il pu laisser les blouses blanches nous faire tous ces trucs à l’École ? Comment ça marchait au juste ?
Mais j’étais lancée, alors autant continuer.
— Et faites que je sois un meilleur chef, une meilleure personne. (Je remuais les lèvres en silence.) Faites que je sois plus courageuse, plus forte, plus intelligente. Aidez-moi à prendre soin de ma famille. Aidez-moi à trouver des réponses. Euh… merci. Je me suis éclairci la voix.
Je ne pourrais pas dire au juste combien de temps nous sommes restés là, mais, au bout d’un certain temps, j’ai commencé à avoir des fourmis dans les jambes.
Le sentiment d’être enveloppés dans une grande et belle étole nous réconfortait. Un peu comme si une douce brise avait caressé nos plumes.
On aimait bien cette maison. On n’avait aucune envie de la quitter.