21.
L’atterrissage en douceur, ce serait pour une autre fois… Alors j’ai dû courir le plus vite que j’ai pu pour éviter de me ramasser face contre terre. Je savais seulement que j’étais quelque part en Arizona, en train de sauter entre des broussailles, derrière un entrepôt désaffecté. J’ai replié mes ailes, pleines de la chaleur de l’effort. Je les ai rangées en accordéon de chaque côté de ma colonne vertébrale. J’ai attaché mon coupe-vent autour de mon cou. Là. Impeccable. L’air super normal.
En tournant au coin de l’entrepôt, j’ai vu que les garçons étaient trois. Quinze ans environ, peut-être seize. La fille avait l’air plus jeune. J’aurais dit douze ans.
— Je t’avais prévenue de la fermer au sujet de mon petit problème avec Ortiz, lui criait un garçon. Il avait mérité une leçon, mais ce ne sont pas tes oignons.
La fille s’est mordu la lèvre. Elle avait l’air d’être en colère mais d’avoir peur aussi.
— Et il fallait que tu le frappes ? On dirait qu’une voiture lui est passée dessus. En plus, il ne t’avait rien fait, a-t-elle répliqué tandis qu’en moi, je pensais, Vas-y ma fille. Attaque !
— Si ! Il me crache son baratin toute la journée. Rien que le fait qu’il existe et qu’il me bouffe mon oxygène, ça m’énerve, a rétorqué le mec pendant que ses crétins de copains rigolaient, l’air sadique.
Quels sales types ! Vraiment ! Et armés en plus ! L’un d’entre eux tenait un fusil de chasse dans son coude à moitié replié. L’Amérique, patrie du permis de port d’armes et bla bla bla. Quel âge avaient au juste ces brutes ? Leurs parents étaient-ils au courant qu’ils avaient un fusil ?
C’est pénible à la fin, cette façon qu’ont les plus forts de toujours s’en prendre aux plus faibles. C’est l’histoire de ma vie. Littéralement. Et on aurait dit que dans l’autre monde, celui de l’extérieur, c’était toujours la même histoire aussi. J’en avais marre. Marre de ce genre de mecs, des débiles et des brutes.
J’ai émergé de l’arrière du bâtiment et la fille m’a aperçue. Surprise, ses yeux se sont écarquillés. Pas longtemps. Une fraction de seconde. Mais ça a suffi. Les mecs ont fait volte-face pour voir ce qui se passait.
Encore une gamine stupide, ont-ils estimé, soulagés. Leurs regards se sont attardés un moment sur mon visage écorché et mon œil au beurre noir, mais ils les ont vite détournés. Erreur numéro un.
— Alors, Ella, t’as rien d’autre à dire pour ta défense ? (Le chef parlait d’un ton sarcastique.) Tu vois une raison que je ne te donne pas à ton tour une bonne leçon ?
— Trois mecs contre une fille. Ça m’a l’air équitable, ai-je lancé d’un seul coup, en m’approchant à grandes enjambées.
J’avais du mal à masquer la rage sur mon visage. Je bouillonnais.
— Toi, gamine, on t’a pas causé, m’a rembarrée l’un des garçons. Tu ferais mieux de foutre le camp si tu tiens à tes fesses.
— Peux pas, ai-je répondu au moment de me placer aux côtés de la fille nommée Ella. (Elle m’a jeté un œil, paniquée.) D’ailleurs, je crois plutôt que c’est moi qui vais vous botter vos fesses de crétins.
Ils se sont mis à se bidonner. Erreur numéro deux.
Comme les autres, je suis bien plus forte qu’un adulte, même un homme, rapport à la mécanique génétique. En plus, on avait tous appris les techniques d’autodéfense avec Jeb et j’étais plutôt douée. Mais jusqu’à ce jour, je n’avais jamais eu à mettre la théorie en pratique pour de vrai. Si seulement je pouvais tirer Ella de ce pétrin…
— Je vais t’apprendre moi. Tu vas voir ce que je fais aux grandes gueules comme toi ! a fait le chef pendant que les deux autres s’avançaient pour m’encercler.
Et là, ça a été l’erreur numéro trois. Et pan ! Sayonara, les gars !
J’ai agi en vitesse. Plus rapide que mon ombre et sans prévenir. J’ai envoyé un coup de pied en plein dans la poitrine du chef. Fang, ça lui aurait simplement coupé la respiration. Mais celui-là, visiblement, je venais de lui casser une côte. J’ai entendu « crac », puis le mec s’est figé, choqué, avant de s’effondrer en arrière.
Les deux types qui restaient se sont jetés sur moi en même temps. J’ai tourné sur moi-même et j’ai arraché le fusil des mains d’un des mecs. Je le tenais par le canon et je l’ai fait tourner dans un grand cercle avant de lui flanquer sur la tempe. Vlan ! Abasourdi, le type a vacillé tandis qu’un filet de sang rouge vif coulait de son crâne.
J’ai regardé autour de moi et j’ai vu Ella. Elle était toujours debout, au même endroit, l’air effrayé. Pas par moi, j’espérais.
— Va-t’en ! lui ai-je crié. Ne reste pas là !
Après une courte hésitation, elle est partie en courant dans la direction opposée, un petit nuage de poussière rougeâtre flottant sur ses talons.
Le troisième type m’a saisie par le bras mais je me suis dégagée. Aussitôt, j’ai fait une pirouette pour lui flanquer mon poing sur le… nez. Je visais son menton, mais j’ai ripé. J’ai grimacé de douleur – ouille – en sentant son nez se casser. À la suite d’un ralenti d’une microseconde, il a commencé à pisser le sang. Eh ben dites donc, les humains, c’est aussi fragile que de la porcelaine, on dirait.
Les trois brutes étaient dans un sale état. Pourtant ils sont parvenus à se remettre sur leurs jambes, le visage ravagé par la colère et l’humiliation. L’un d’eux a ramassé le fusil et l’a armé de son bras droit, celui qui était encore en état.
— Tu vas le regretter, m’a-t-il avertie tout en crachant du sang, de plus en plus près de moi.
— Ça m’étonnerait, ai-je répondu avant de prendre mes jambes à mon cou, direction les bois. Fissa !