75.
— Oh la vache ! ai-je bafouillé en examinant les lumières en dessous de nous.
La majorité de la ville de New York s’étend au bas d’une île étroite et tout en longueur : l’île de Manhattan. On sait d’emblée où ça commence et où ça finit grâce aux lumières qui tout à coup embrasent l’obscurité du paysage. Des colliers de perles scintillants glissaient le long des artères de la ville. On aurait dit que derrière chaque fenêtre, dans tous les bâtiments, brillait une lumière.
— Y en a du monde là-dessous, a sorti Fang en s’approchant de moi.
Je savais ce qui lui passait par la tête : on a tous tendance à être un peu claustros et paranos en présence d’une foule pareille. Non seulement Jeb nous avait fortement déconseillé d’avoir des contacts avec d’autres personnes, mais, en plus, il y avait toujours le risque que l’un de ces inconnus se métamorphose en Eraser.
— Oh ! là ! là !… Oh ! là ! là ! faisait Nudge, tout excitée. On peut descendre ? Je veux remonter la Cinquième Avenue ! Et faire les musées ! (Elle s’est tournée vers moi, les yeux pétillants.) Il nous reste assez d’argent ? On pourrait faire les magasins ?
— On a encore un petit peu d’argent, lui ai-je dit. De quoi s’acheter à manger. Mais n’oublie pas qu’on est là pour trouver l’Institut.
Nudge a approuvé d’un mouvement de tête, mais je voyais bien que la moitié de ce que j’avais raconté était entrée par une oreille et ressortie par l’autre.
— C’est quoi, ce bruit ? a interrogé Iggy, absorbé dans ses pensées. On dirait… on dirait de la musique. Ouais, c’est ça ! Vous voyez des musiciens en bas ? Comment ça se fait qu’on puisse entendre de la musique jusqu’ici ?
Juste en dessous, Central Park découpait un grand rectangle noir au cœur de l’île. À l’une de ses extrémités, dans une clairière, je distinguais une foule de gens, éclairée par d’immenses projecteurs.
— Je crois que c’est un concert, ai-je répondu à Iggy Dans le parc. Un concert en plein air.
— Trooooooooop cool ! a lâché Nudge. On peut y aller ? S’il te plaît, Max ? S’il te plaît ? Un vrai concert !
Si tant est qu’il soit possible de sauter de joie tout en volant, c’est précisément ce que Nudge faisait à ce moment-là.
Le parc était plutôt sombre. Il y avait des centaines de milliers de gens, au moins, là-bas, en dessous. Même les Erasers auraient du mal à nous trouver dans cette foule.
Fidèle à ma réputation, j’ai tranché :
— C’est d’accord. Essayez d’atterrir juste derrière un projecteur pour qu’on ne vous voie pas.
On a atterri sans bruit au milieu d’une mini forêt de chênes aux larges troncs. On a pris le temps de se dégourdir les jambes et de replier nos ailes avant de les dissimuler sous nos coupe-vent. J’ai vérifié que tout le monde était là et j’ai ouvert la marche en direction des spectateurs, m’efforçant de prendre un air détaché du style « Voler ? moi ? jamais ? »
La musique atteignait des décibels incroyables, avec des enceintes plus grandes que Iggy, empilées les unes sur les autres. J’avais la sensation que la terre tremblait.
— C’est quoi comme concert ? m’a crié Iggy à l’oreille.
J’ai regardé en direction de la scène, par-dessus de dizaines de milliers de têtes. Grâce à ma vue de rapace, je n’avais aucun mal à distinguer les musiciens, ainsi qu’une banderole sur laquelle quelqu’un avait écrit « Natalie et Trent Taylor ».
— Ce sont les Taylor Twins, ai-je annoncé et les autres ont aussitôt poussé des cris de joie et sifflé.
À la maison, on adorait les écouter.
Angel ne me quittait pas d’une semelle, sa petite main dans la mienne au milieu de la horde de fans. On se tenait debout, suffisamment à l’extérieur pour ne pas être écrasés comme des sardines, contrairement à ceux qui étaient le plus près de la scène. Je pense qu’on aurait tous flippé et qu’on se serait sentis oppressés si on avait été à ce point-là incapables de bouger. Iggy a mis le Gasman sur ses épaules et il lui a donné son briquet pour qu’il le fasse brûler, à l’instar de plusieurs milliers d’autres personnes. Gazzy se balançait au rythme de la musique en tenant le briquet bien haut.
Quand il a baissé les yeux vers moi, son visage respirant le bonheur, j’ai failli pleurer. Combien de fois l’avais-je vu si heureux ? Deux fois ? En huit ans ? Un truc dans le style.
On a écouté Natalie et Trent jusqu’à la fin du concert et, lorsque les rivières de spectateurs se sont mises à se déverser, on a disparu dans l’ombre des arbres. Les grosses branches au-dessus de nous avaient quelque chose de rassurant, d’accueillant. Alors on a bondi pour s’y installer confortablement.
— C’était vraiment génial, s’est exclamée Nudge, ravie. Je n’en reviens pas du nombre de gens, tous réunis au même endroit. C’est vrai… écoutez… ça ne s’arrête jamais. Le silence, ça n’existe pas, entre les gens, les voitures, les sirènes, les chiens qui aboient. Rien à voir avec le calme de la maison.
— C’était trop calme, là-bas, a lâché le Gasman.
— Eh bien moi, je déteste ! a lancé Iggy, catégorique. Au moins, quand c’est calme, je sais où sont les choses et les gens. Je sais d’où les échos viennent, où les bruits rebondissent. Ici, j’ai le sentiment d’être derrière un mur épais qui étouffe tout. Je n’ai qu’une envie, c’est de me tirer.
— Oh non, Iggy ! a refusé Nudge. C’est tellement chouette comme endroit. Tu vas t’y faire, tu verras.
— Si on est ici, c’est pour en savoir plus sur l’Institut, leur ai-je rafraîchi la mémoire. Je suis désolée, Iggy. Qui sait, tu t’habitueras peut-être plus vite que tu ne le crois ? Et Nudge, je te rappelle qu’on n’est pas en vacances. On doit trouver l’Institut.
— Et comment on va faire ? a voulu savoir Angel.
— J’ai un plan, ai-je déclaré avec fermeté. Ben, il allait sérieusement falloir que j’arrête de mentir comme ça, perpétuellement.