45.
Angel a fixé Jeb Batchelder des yeux pendant un long, très long moment.
Elle savait qui c’était. Même si elle n’avait que quatre ans la dernière fois qu’elle l’avait vu, elle n’avait pas oublié son visage, ni son sourire. Elle se souvenait des fois où il lui avait fait ses lacets et où ils avaient joué au Jeu des sept familles. Quand il lui préparait du pop-corn. Et le jour où elle s’était blessée et que Jeb l’avait prise dans ses bras. Max lui répétait souvent tout ce que Jeb avait fait pour eux, en les arrachant notamment aux griffes des méchants de l’École. Et aussi comment il avait disparu et pourquoi tout le monde pensait qu’il était mort.
Mais il était vivant ! Là, devant elle ! Il était revenu pour la sauver, une fois de plus ! Une lueur d’espoir, douce et chaude, est passée sur elle qui lui a donné envie de sauter au cou de Jeb.
Deux minutes. Réfléchis un peu. Un truc clochait.
Elle n’arrivait pas à lire une seule de ses pensées. Une vraie page blanche. C’est la première fois que ça lui arrivait. En plus, il portait une blouse blanche. Et il sentait les produits désinfectants à plein nez. Le fait qu’il soit là, à l’École, signifiait quelque chose, déjà. Le cerveau d’Angel oscillait étrangement entre l’hyperactivité et la mollesse. Elle cligna plusieurs fois des yeux, essayant de comprendre ce qui se passait, comme s’il s’agissait d’une devinette.
Jeb s’est agenouillé sur le plancher en bois devant elle. En arrière-plan, elle pouvait distinguer les blouses blanches du labyrinthe. Jeb a mis les mains derrière le dos et il lui a tendu un plateau.
Angel l’a examiné d’un air ébahi.
Il était plein de mets à l’aspect plus délicieux les uns que les autres. De la vapeur bouillante montait au-dessus d’eux. Ça sentait tellement bon qu’Angel sentit son estomac plaintif gronder de désir.
Elle scrutait le plateau, le cerveau bouillonnant.
Sa première pensée, c’était que Jeb avait vraiment l’air d’être un des leurs maintenant. Un ennemi de la famille, comme le reste des blouses blanches de l’École.
La deuxième concernait Max. Attendez un peu qu’elle apprenne la nouvelle. Elle serait, elle serait bien plus furieuse et blessée et bouleversée qu’Angel ne pourrait jamais imaginer. D’ailleurs, elle n’avait pas envie d’imaginer. Elle ne voulait pas que Max subisse tout ça. Jamais.
— Eh bien Angel, tu n’as pas faim ? Tu n’as pourtant pas mangé grand-chose ces derniers temps ?
(Jeb avait l’air inquiet.) Quand j’ai appris ce qu’ils t’avaient donné à manger… On peut dire qu’ils se sont bien trompés, ma chérie. Ils ne se doutaient pas que tu avais si bon appétit. Il a secoue la tête dans un petit rire.
— Je me souviens qu’une fois, on a mangé des hot-dogs à midi et que tout le monde en a pris deux. Tout le monde sauf toi. Toi, tu en as pris quatre ! (Il s’est remis à rire, la couvant des yeux comme si elle était absolument incroyable.) À trois ans ! Quatre hot-dogs !
Il s’est penché en avant et a lentement poussé le plateau pour le mettre juste sous le nez d’Angel.
— En fait, Angel, vu ton métabolisme et ton âge, il te faudrait consommer trois mille calories par jour. Je parie que tu n’as même pas frôlé les mille calories dernièrement. (Il a secoué la tête une nouvelle fois.) Il va falloir que ça change. Maintenant que je suis là, je vais y veiller et m’assurer qu’on te traite correctement, d’accord ?
Angel a plissé les yeux. C’était un piège. Exactement le genre de choses contre lesquelles Max les avait mis en garde. Tout le temps. Seulement Max ne se serait jamais doutée que la menace viendrait de Jeb en personne.
Sans dire un mot, Angel s’est assise. Elle a croisé les bras et elle a fixé Jeb. Elle avait cet air que Max prenait toujours lorsqu’elle se disputait avec Fang et qu’elle le regardait en sachant pertinemment qu’elle allait gagner, Angel s’est interdit de jeter un œil ou même de respirer le plateau. De toute façon, après le choc de l’apparition de Jeb, elle était incapable d’avaler quoi que ce soit. Le fait de ne pas pouvoir lire dans ses pensées lui donnait une sensation d’étrangeté. Comme si Jeb était mort.
Il a souri d’un air contrit en donnant une tape sur le genou d’Angel.
— Tu peux y aller, Angel. Mange. Tu en as plus que besoin. Je vais m’occuper de toi. Je veux que tu sois bien.
Elle s’efforçait de ne pas bouger, pas même un cil, de ne pas laisser transparaître son trouble.
Dans un soupir, Jeb déroula la serviette en papier blanche, prit la fourchette et la planta au milieu de l’assiette. Elle n’avait qu’à se pencher… et ce serait la fin ?
— Je sais que ça a l’air un peu étrange, Angel, fit Jeb gentiment. Je ne peux pas t’expliquer pour l’instant. Mais bientôt, tout deviendra clair. Tu vas comprendre, ne t’inquiète pas.
— Mais ouais.
Angel fit de son mieux pour prononcer ces mots avec un maximum de sarcasme.
— Tu sais, Angel, reprit Jeb avec sérieux. La vie tout entière n’est qu’un test. Une longue série de tests. Parfois, tu dois juste les prendre comme ils viennent jusqu’à ce qu’ils aient un sens, un jour ou l’autre. Tu verras. Allez, vas-y. Mange. Je te promets que tu peux y aller. Vraiment.
Comme si elle allait le croire.
— Je te déteste.
Jeb n’eut pas l’air surpris. Juste légèrement triste peut-être.
— Ça ne fait rien, ma puce. Je comprends. Ça ne fait rien.