40.
Jamais au cours des quatorze années de ma loooonnnnngue existence je ne m’étais sentie normale le moins du monde. À une exception près tout de même : ma journée avec Ella et sa mère, le Dr Martinez.
On a commencé par prendre le petit déjeuner – un vrai ! – ensemble, à la table de la cuisine. On a mangé dans des assiettes, avec des fourchettes, des couteaux et des serviettes. Au lieu d’un hot-dog carbonisé sur un barbecue improvisé, ou de céréales sans la moindre goutte de lait, ou de beurre de cacahuètes léché à même le couteau, ou de cassoulet mangé directement dans la boîte.
Après, Ella a dû partir à l’école. J’étais inquiète au sujet des crétins de la veille, mais elle m’a assuré que sa Prof était plutôt douée pour faire se tenir les élèves à carreau, de même que le chauffeur du bus. Elle prenait un vrai bus scolaire ! Comme à la télé.
Je suis donc restée seule avec le Dr Martinez.
— Bon, Max, m’a-t-elle lancé comme elle vidait le lave-vaisselle.
Je me suis automatiquement raidie.
— Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose… dont tu voudrais me parler ?
Je l’ai regardée dans les yeux. Elle avait la peau mate et un visage doux, qui respirait la gentillesse et l’empathie. Mais je me doutais que, si je commençais à parler je ne pourrais jamais m’arrêter. Je craquerais et finirais par pleurer. Je paniquerais. Et alors, je cesserais d’être Max la forte, je serais impuissante, incapable de prendre soin des autres. Incapable de sauver Angel, à supposer qu’il ne fût pas déjà trop tard.
— Pas vraiment, ai-je répondu.
Elle a hoché la tête et s’est mise à empiler les assiettes propres. Je me faisais des films, rêvant qu’Ella, sa mère et moi étions toujours amies, longtemps après mon séjour avec elles et mon retour à la maison. Je me disais que je pourrais venir leur rendre visite de temps en temps… Ouais, on pourrait faire des pique-niques, s’envoyer des cartes de vœux… Ben voyons. Je perdais complètement le sens des réalités. Il fallait que je m’en aille d’ici au plus vite.
Le Dr Martinez a rangé les assiettes propres, puis elle a placé les sales dans le lave-vaisselle.
— As-tu un nom de famille ?
J’ai réfléchi. Étant donné que je n’avais pas d’identité « officielle », elle ne pourrait pas faire grand-chose avec cette information. J’ai massé mes tempes. J’avais de plus en plus mal à la tête depuis le petit déjeuner.
Ouais, ai-je fini par dire, en haussant les épaules. C’est moi qui l’ai inventé.
Le jour de mes onze ans (encore une chose que j’avais inventée, ma date de naissance), j’avais abordé la question de mon nom de famille avec Jeb. Je suppose que j’espérais qu’il réponde « Tu t’appelles Batchelder, comme moi », ce que bien sûr, il n’avait pas fait. Au contraire, il m’a suggéré de choisir mon nom de famille moi-même.
J’avais donc pris le temps de la réflexion, en songeant au fait que je savais voler et à quel genre de personnalité j’avais.
— Mon nom de famille, c’est Ride, ai-je répondu à la mère d’Ella. Comme Sally Ride, l’astronaute. Je m’appelle Maximum Ride.
Elle a fait un petit signe de tête.
— C’est un bon choix. Y en a-t-il d’autres comme toi ?
J’ai pincé les lèvres et détourné le regard. Ma tête me lançait. J’avais tellement envie de tout lui raconter, c’était ça le pire. Mais c’était impossible. Pas après toutes ces années passées à écouter Jeb : « Ne fais confiance à personne. Personne », il disait toujours.
— As-tu besoin d’aide ?
J’ai aussitôt remis mes yeux dans les siens.
— Max… avec tes ailes… est-ce que tu peux voler ?
— Ben… ouais.
Je m’étonnais moi-même. Moi, Maximum-muette-comme-une-tombe. D’ordinaire, il fallait solidement ruser pour me faire parler. Mais là, bon sang. Je supposais que c’était le prix à payer pour une nuit dans un lit douillet et un petit déjeuner maison.
C’est vrai ? Tu peux voler ? Vraiment ?
Elle semblait fascinée en même temps qu’alarmée, et un rien envieuse aussi.
J’ai fait oui de la tête.
— Mes os sont… tout fins, ai-je commencé. (Je m’en voulais à mort d’être si bavarde. Ferme-la, Max !) Fins et légers. J’ai certains muscles en plus et des poumons plus gros que la normale. Mon cœur est d’une plus grande efficacité. Mais il faut que je mange beaucoup Ce n’est pas facile.
Soudain, je me suis tue. J’avais les joues en feu. Je peux vous dire, les amis, que je n’avais jamais été bavarde à ce point-là avec quelqu’un ne faisant pas partie de ma famille. Mais il faut croire que lorsque je crache le morceau, je le crache pour de bon ! Pour le même prix, j’aurais pu mandater un avion messager pour agiter une grande banderole dans le ciel avec l’inscription « Coucou, c’est moi Max, le monstre ! La mutante ! »
— Comment est-ce arrivé ? a interrogé la mère d’Ella, d’une voix paisible.
Mes yeux se sont machinalement fermés, comme si c’était eux qui l’avaient décidé. S’il n’y avait eu que moi, j’aurais plaqué mes mains sur mes oreilles avant de me rouler en boule par terre. Dans ma tête se bousculaient des fragments d’images, des bouts de souvenirs mélangés à la peur et à la souffrance. Vous trouvez que l’adolescence est une période douloureuse ? Essayez, pour voir, avec un ADN qui n’est pas le vôtre, pas même celui d’un mammifère.
— J’ai oublié, ai-je menti.