42.
Le Dr Martinez a paniqué en voyant mon expression d’horreur grandir au fur et à mesure que je comprenais ce qui s’était passé.
— Je n’ai pas dit que c’était une puce, s’est-elle dépêchée de dire. Ça y ressemble, c’est tout.
— Enlevez-la, ai-je exigé d’une voix rauque. (J’ai tendu le bras et retroussé ma manche.) Je vous en supplie. Enlevez-la tout de suite.
Elle a étudié à nouveau la radio, pendant plusieurs minutes, tandis que je m’efforçais de ne pas sauter au plafond.
— Je suis désolée, Max, finit-elle par dire. Mais je ne crois pas qu’on puisse l’extraire au moyen d’une opération chirurgicale classique. Visiblement, on te l’a implantée il y a longtemps, à l’époque où ton bras était bien plus petit. Aujourd’hui, tes muscles, tes nerfs et tes vaisseaux sanguins se sont tellement développés tout autour que si on essayait de te l’ôter, tu risquerais de perdre l’usage de ta main.
Vous pensez peut-être que, depuis le temps, je m’étais habituée à l’idée que ma vie était un cauchemar, mais j’ai tout de même été drôlement surprise que ces malades de l’École aient encore prise sur moi de si loin et si longtemps après. Je me sentais bête et naïve.
Pourquoi étais-je si surprise ? me demandai-je amèrement. Ils m’avaient déjà fait le coup il y a deux jours seulement en kidnappant Angel. Soudain, une image d’elle a surgi dans ma tête. Le portrait de son petit visage si doux qui me souriait, plein d’amour.
À ce moment-là, des voix nous sont parvenues de la salle d’attente. Des hommes parlaient avec douceur, sur un ton charmant, et posaient des questions.
Pour la seconde fois, je me suis figée sur place comme un cerf dans les lumières projetées par les phares d’une voiture.
Le Dr Martinez m’a regardée alors qu’elle tendait l’oreille vers les voix.
— Je suis sûre que ce n’est rien du tout, Max, fit-elle calmement. Mais entre ici une minute au cas où, tu veux bien ?
Dans le couloir, une petite porte donnait sur le placard à pharmacie. De longues blouses blanches étaient pendues à l’intérieur, derrière lesquelles je me suis glissée, bien à plat, contre le mur.
L’ironie de la situation ne m’a pas échappé, non. Mais merci d’y avoir pensé.
Le Dr Martinez a éteint la lumière et fermé la porte.
— A peine vingt secondes plus tard, j’ai entendu les voix dans la salle d’examen que je venais de quitter.
Que se passe-t-il ? (Le Dr Martinez parlait sèchement d’un air indigné.) C’est un cabinet médical ici !
— Désolée, m’dame, a fait une des voix, mielleuse au possible.
Mon cœur s’est emballé.
— Docteur ! lui a-t-elle rabattu le caquet.
— Désolé, docteur, a déclaré une autre voix, apaisante celle-là. Désolé de vous interrompre. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. On est de la patrouille de surveillance locale.
— On voulait juste s’assurer que vous n’aviez rien vu d’anormal, a expliqué la première voix. Par précaution, vous voyez. J’ai bien peur de ne pas pouvoir vous en dire plus.
Comme si cette affaire relevait des services secrets. Ce qui était peut-être vrai, après tout.
Un ange passa. Le Dr Martinez se laissait-elle charmer par ces voix ? Elle ne serait pas la première. Oh ! Mon dieu…
Subitement, je me suis souvenue de ma radio, restée sur le carré de lumière et j’ai plaqué ma main sur ma bouche. Mon estomac s’est serré. Dans une minute, il me faudrait peut-être me battre pour rester en vie. Inutile de songer à trouver de quoi me défendre dans ce placard trop sombre. Je n’y voyais rien. Il ne me restait plus qu’à réfléchir. Réfléchir…
— Anormal comme quoi ? interrogea le Dr Martinez d’un ton acide. Un double arc-en-ciel ? Le litre d’essence à moins d’un dollar cinquante ? Une boisson sans sucre qui a bon goût ?
Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. Elle était terrible ! Et elle semblait impassible, voire immunisée contre les Erasers. Je trouvais ça drôlement bizarre !
— Non, a fait la seconde voix après un moment pense plutôt à des personnes anormales. Comme des rôdeurs dans le quartier. Des enfants ou des adolescents que vous n’avez jamais vus ou qui ont l’air louche. Ou même des animaux anormaux.
— Je suis chirurgien vétérinaire, a déclaré le Dr Martinez d’une voix glaciale. Pour tout vous dire j’examine rarement les propriétaires de mes patients. Et je n’ai remarqué personne qui rôdait dans les environs. Pour ce qui est des animaux anormaux, la semaine dernière, j’ai soigné une vache avec un double utérus si c’est à ça que vous pensez. Elle avait un veau de chaque côté.
Plus personne ne disait mot. Je n’aurais pas voulu qu’elle se mette en colère contre moi.
— Hum…, a fait la première voix.
— Si vous permettez, messieurs, j’ai un travail à terminer, a dit le docteur sur le même ton glacial pour couper court à la discussion. La sortie, c’est par là.
— Si vous voyez ou entendez quoi que ce soit d’anormal, voici un numéro où nous joindre. Merci de nous avoir accordé un peu de votre temps et désolés de vous avoir dérangée.
Le bruit de pas lourds s’est peu à peu évanoui. Une minute plus tard, j’ai entendu la porte d’entrée qui se refermait.
— Si ces types reviennent, appelle la police, a lancé le Dr Martinez à la réceptionniste.
Elle est venue m’ouvrir la porte du placard et m’a regardée droit dans les yeux, l’air grave.
— Ces types sentaient très mauvais, pas vrai ?
Je lui ai répondu d’un hochement de tête. Je ferais mieux de m’en aller tout de suite.
— Demain matin. Ce sera bien assez tôt. Une autre nuit de sommeil ne sera pas de trop. C’est d’accord ? Tu me le promets ?
J’ai ouvert la bouche pour protester, mais tout ce qui en est sorti, c’est :
— OK. C’est promis.