51.
— Bon, ai-je fait, une fois atteinte notre « vitesse de croisière », si on se faisait des petits topos ?
— J’ai essayé de retrouver ma mère, a lancé Nudge de but en blanc.
— QUOI ? (Mes yeux ont failli sortir de leurs orbites.) Ta mère ?
Nudge a esquissé un mouvement d’épaules.
— J’ai obligé Fang à aller à Tipisco pendant qu’on t’attendait. On a trouvé la bonne adresse. J’ai vu une femme qui avait la même couleur de peau que moi, mais je ne suis pas sûre que c’était elle. Mais les Erasers, y compris cette ordure d’Ari, ont rappliqué, alors on leur a flanqué une raclée et on est partis.
Ça m’a pris une bonne minute pour avaler la pilule.
— Donc, tu n’as pas pu parler… à ta mère ?
— Non.
Nudge examinait consciencieusement ses ongles tout en continuant à battre des ailes avec la même régularité.
— Est-ce qu’elle avait l’air gentil ?
Je mourais d’envie d’avoir plus de détails. On était tous obsédés par nos parents. On en parlait tout le temps et, pour dire la vérité, on les pleurait souvent.
— Je te raconterai une autre fois, a fait Nudge pour couper court à la conversation.
J’imaginai donc que les choses ne s’étaient pas passées comme elle l’avait imaginé. J’ai concentré mon attention sur Gazzy et Iggy, le regard braqué sur eux, et je leur ai lancé :
— Quant à vous, pas la peine de demander ce que vous avez trafiqué. On le sait déjà.
Gazzy m’a répondu d’un petit sourire penaud, trop mignon. Ce gosse est vraiment incroyable.
À mon tour de leur faire un compte rendu.
— Je crois qu’ils m’ont implanté une puce pour pouvoir me localiser, ai-je commencé brutalement. (là, un courant m’a frappée de plein fouet et j’ai ajusté l’angle de mes ailes pour pouvoir me laisser planer.) Ce n’est pas sûr et certain, mais sur la radio où je l’ai vue, ça y ressemblait drôlement.
Ils m’observaient tous, bouche bée, horrifiés.
— On t’a fait une radio ?
L’incrédulité de Fang transparaissait dans sa voix.
J’ai acquiescé d’un hochement de tête.
— Je vous donnerai les détails plus tard. Mais si cette puce est effectivement en moi, ça expliquerait les Erasers un peu partout… Par contre, ça n’explique pas pourquoi ça leur a pris quatre ans avant de nous retrouver et de venir nous chercher. Et puis je me demande si vous avez une puce, vous aussi, ai-je terminé en lisant sur son visage que Fang se posait la question. Tout le monde volait désormais en silence, l’esprit occupé à cogiter et l’estomac noué. Finalement, c’est le Gasman qui, comme il se forçait à être fort – une autre des raisons pour lesquelles je l’aimais tant –, a lâché :
— Max, tu crois qu’on a encore une chance ?
— Je n’en sais rien. J’espère, ai-je fait, pleine de sincérité. (L’honnêteté paie toujours, sauf lorsqu’il vaut mieux mentir. Comme pour les protéger par exemple.) Je sais que je nous ai retardés de deux jours. Je suis vraiment désolée. Ce que j’ai fait, il le fallait. Mais maintenant qu’on est là, on ne peut plus reculer. On va chercher Angel, quoi qu’il arrive.
Un ange est passé comme si, pendant ce temps, chacun de son côté, on tentait de se redonner du courage. En tout cas, c’était mon cas. Je m’appliquais à rassembler ma force pour en faire une petite balle bien dure qui me porterait le reste de la journée, sur la route du pire de nos cauchemars.
Le pire des cauchemars de l’humanité tout entière, si vous voulez savoir.