3.
— Bonjour, Gazzy, ai-je répondu comme il s’écroulait sur la table, les paupières à demi fermées.
Je lui ai passé la main dans le dos et l’ai embrassé sur le haut de la tête. Gazzy a huit ans.
On l’appelle le Gasman[2] depuis qu’il est tout bébé. Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Il a un truc qui cloche dans le bide et ça pue ! ! ! C’est horrible ! Un bon conseil : restez toujours face au vent.
Le Gasman m’a observée en clignant des yeux, des yeux d’un splendide bleu, tout ronds, tout confiants.
— Qu’est-ce qu’on mange ? m’a-t-il demandé en se redressant sur sa chaise.
Ses fins cheveux blonds qui se dressaient en bataille sur son crâne me faisaient penser au duvet qui recouvre les plumes d’un oisillon.
— Euh… c’est une surprise.
En fait, je n’en avais pas la moindre idée.
— Je vais nous servir du jus d’orange, a proposé le Gasman.
Et là, j’ai senti mon cœur se gonfler d’amour. C’était un gamin absolument adorable. Sa petite sœur aussi d’ailleurs. Angel, six ans, et lui étaient les seuls frères de sang parmi nous, mais nous étions tous de la même famille malgré tout.
Un peu après, ça a été au tour d’Iggy de se traîner jusqu’à la cuisine. Iggy, grand et pâle. Les yeux clos, il s’est affalé sur notre canapé miteux. En plein milieu. Les seules fois où ça lui pose un problème d’être aveugle, c’est quand l’un d’entre nous oublie ce « petit » détail et déplace les meubles ou un truc dans le genre.
— Hé, oh ! Ig ! Réveille-toi ! lui ai-je lancé.
— Lâche-moi, a-t-il marmonné, encore endormi.
— Tant pis pour toi ! Tu n’auras pas de petit déjeuner.
J’étais en train d’étudier ce qu’il y avait dans le réfrigérateur, pleine de faux espoirs – la fée du frigo était peut-être passée pendant la nuit –, lorsque j’ai senti ma nuque me picoter. Je me suis redressée aussitôt et j’ai fait volte-face.
— Tu vas arrêter, oui ou non ? me suis-je énervée.
On n’entendait jamais arriver Fang. C’était comme s’il tombait du ciel. Il m’a toisée, calme, frais et dispos, déjà habillé et coiffé, ses cheveux noirs, trop longs, rejetés en arrière. Il avait quatre mois de moins que moi, mais il me dépassait de dix centimètres déjà.
— Arrêter quoi ? a-t-il interrogé calmement. De respirer ?
J’ai levé les yeux au ciel.
— Oh, arrête ! Tu sais bien.
Iggy s’est redressé en grognant, l’air étonné, avant d’annoncer :
— Je vais faire des œufs.
Je suppose que si j’étais un peu plus « femme aux fourneaux », ça m’ennuierait qu’un mec aveugle, de six mois mon cadet, sache mieux cuisiner que moi. Mais ce n’est pas mon cas. Alors ça ne m’a pas dérangé.
J’ai balayé du regard la cuisine. Tout roulait presque comme sur des roulettes.
— Fang ! Je te laisse mettre la table. Moi, je vais chercher Nudge et Angel.
Les deux filles partageaient la petite chambre du fond. J’ai poussé la porte. Nudge, onze ans, dormait encore, enroulée dans ses couvertures. Elle était méconnaissable quand elle avait la bouche fermée comme ça, ai-je pensé, avec ironie. Une fois réveillée, ce serait « Nudge FM » en continu. C’est ainsi qu’on l’appelait : « Nudge FM », la radio 100 % Nudge.
— Hé, ma puce, réveille-toi, lui ai-je dit en la secouant tout doucement par l’épaule. On passe à table dans dix minutes.
Nudge a battu des paupières, dans une tentative de fixer ses yeux marron sur moi.
— Hummmmmmmm, quoi ? a-t-elle marmonné.
— Le soleil vient de se lever, encore une belle journée…, lui ai-je chantonné. Il va falloir te faire à l’idée !
Nudge s’est dépliée, façon accordéon, dans un grognement. Techniquement, elle se tenait droite, mais elle donnait quand même encore l’impression d’être chiffonnée.
Dans le coin opposé de la pièce, Angel était cachée par un rideau fin. Elle a toujours adoré les petits nids douillets, Angel. Oui, son lit, bien recouvert par le rideau, ressemblait vraiment à un nid, encombré de nounours, de livres et de la plupart de ses vêtements. J’ai souri et tiré le rideau.
— Ben, t’es déjà habillée ? ai-je constaté en me penchant vers elle pour l’embrasser.
— Bonjour, Max, a-t-elle fait tandis qu’elle dégageait ses boucles blondes de son col. Tu peux attacher mes boutons ?
— Ouais, ’sûr !
Je l’ai tournée, dos face à moi, et j’ai commencé à boutonner.
Je ne l’avais jamais dit aux autres mais Angel était ma préférée. J’étais dingue d’elle. Je l’adorais littéralement. C’est peut-être parce que je m’en étais occupée depuis qu’elle était bébé ou presque. Ou bien parce qu’elle était tout simplement à croquer et très affectueuse aussi.
— C’est peut-être parce que je suis un peu comme ta fille, a-t-elle lancé en se tournant pour m’observer. Mais ne t’inquiète pas, Max. Je le dirai à personne. Et puis, moi, c’est pareil, tu es ma préférée.
Elle a jeté ses petits bras maigres autour de mon cou et m’a collé un gros bisou sur la joue. À mon tour, je l’ai serrée dans mes bras. Très fort. Ah oui, j’allais oublier : c’est une autre particularité d’Angel.
Elle lit dans les pensées.