52.
Je ne crois pas vous l’avoir déjà dit mais tous les six, on a un sens inné de l’orientation. Ne me demandez pas comment ça marche, mais on sait toujours exactement dans quelle direction aller. On fonçait donc direction ouest/nord-ouest depuis deux bonnes heures. De nombreuses buses avec lesquelles Fang et Nudge avaient partagé la falaise étaient restées avec nous et volaient en formation éparse. Elles étaient devenues nos meilleures amies.
— Ils nous ont appris des nouveaux trucs, a sorti Fang comme il me voyait examiner les rapaces. Des façons de virer ou de communiquer, ce genre de trucs.
— Ils sont vachement cool, a ajouté Nudge en se rapprochant de moi. Par exemple, ils se servent du bout de leurs plumes pour se diriger et on a essayé, ça marche. C’est incroyable qu’un petit truc comme ça fasse une telle différence. Moi, je ne savais même pas qu’on pouvait bouger cette partie de nos plumes.
— Vous pourriez nous apprendre ? ai-je interrogé.
— Ouais, bien sûr, a répondu Fang.
On a mangé notre dernière barre de céréales en plein ciel. On survolait le désert, les montagnes, les rivières les plaines couvertes de broussailles. Je ne regardais en bas que lorsque c’était absolument nécessaire, me forçant à ne pas penser à Ella et sa mère qui me manquait tout comme une vraie maman.
J’observais les rapaces et j’imitais le moindre de leur mouvement, des virages au vol aligné à la queue leu leu en passant par les montées en flèche et les piqués, mais à l’exception des repas de rongeurs morts, quand même. C’était grisant de voler parmi ces oiseaux à la fois féroces et majestueux. Lorsqu’on s’est séparés à la frontière de leur territoire, ça m’a fait de la peine de les voir s’en aller.
Juste au moment où je commençais à me sentir faible à cause du manque de glucose, j’ai retrouvé mes marques. J’ai fait signe aux autres de me suivre et je suis descendue en direction d’une petite forêt, à l’arrière d’une colline.
Il n’y avait pas âme qui vive et pas beaucoup d’activité non plus, hormis un petit centre commercial, à un ou deux kilomètres de là.
Une fois au sol, on a balayé du regard les environs. J’ai frotté mon épaule, celle qui me faisait mal.
— Bon, il faut qu’on trouve de quoi manger. Et un plan de la ville ne serait pas de trop non plus !
— Parce que tu crois qu’on va trouver l’École sur un plan…, m’a provoquée Fang.
Bien sûr que non. Mais on voit plus ou moins où c’est… À l’endroit où ce sera blanc sur la carte. Ce que je veux, c’est avoir un plan des grands axes, ai-je rétorqué.
Après quinze minutes de marche, nous étions arrivés à l’arrière du centre commercial. C’était honnête comme endroit, avec un magasin « Tout à un dollar », une station-service, un distributeur de billets, un pressing et un salon de beauté. Pas de magasin d’alimentation, excepté la petite supérette de la station.
— T’as besoin d’une nouvelle coupe de cheveux ? m’a taquinée Fang.
Je lui ai filé un coup de coude. Comme si j’étais déjà allée chez le coiffeur un jour. La plupart du temps, je les coupais avec les ciseaux de cuisine quand ils devenaient trop pénibles.
— Bon, et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? a lancé Gazzy. On continue ?
— Deux minutes. Je réfléchis, ai-je grommelé tout en étudiant le centre commercial sous tous les angles.
Il était hors de question qu’on fasse du stop. On retrouverait probablement nos corps en travers d’un fossé. On était à quinze kilomètres au moins de l’École. On aurait pu voler jusque-là, mais je ne voulais pas qu’on arrive par les airs. Il ne nous restait plus qu’à y aller à pied, mais ça allait prendre un bout de temps et on avait tous faim.
— Bon, on dirait qu’il va falloir qu’on…
Les crissements de pneus d’une voiture qui entrait sur le parking m’ont interrompue. Sans dire un mot, on s’est cachés dans un massif d’arbres sur le côté du bâtiment. Une voiture de luxe grise avec un calicot couleur argent s’est garée devant le distributeur de billets en vrombissant.
Le conducteur a baissé sa vitre d’où s’est échappée la musique qu’il avait mise à fond.
Un type tiré à quatre épingles s’est penché vers la machine, son portable collé à l’oreille.
— La ferme, crétin ! Si tu n’avais pas perdu ta carte, je ne serais pas obligé de retirer du fric, a-t-il craché.
Ensuite, il a passé son bras par la fenêtre pour pouvoir introduire sa carte dans le distributeur. Il a tapé son code à toute vitesse, puis il a attendu.
— Ça m’apprendra à te faire confiance, tiens ! a-t-il dit d’un ton sec dans l’appareil. T’es même pas capable de ne pas mettre les deux pieds dans la même jambe de pantalon !
— Sale type, a lâché Nudge tout bas, près de moi.
J’étais bien de son avis.
Comme par magie, la machine a craché une liasse de billets verts. Le type les a instantanément arrachés et il s’est mis à compter. L’instant d’après, un gros pick-up noir est entré à son tour sur le parking, et il est venu se coller à la voiture grise. Ses roues, en tournant, projetaient des cailloux qui rebondissaient dans un petit bruit sur la voiture de luxe.
On s’est faits encore plus petits, cachés derrière nos arbres. J’avais la chair de poule et le souffle court. Et si c’était des Erasers ? Et la puce que j’avais ? Est-ce qu’il fallait que je prenne mes jambes à mon cou sur-le-champ ? Faire diversion pour que les Erasers laissent les autres tranquilles ?
Il s’agit ici d’un guichet bancaire type « drive in » dont les Américains sont friands. Il permet de retirer de l’argent, voire d’effectuer d’autres opérations bancaires sans quitter son véhicule.
— Il va piquer une crise, a deviné Fang, placide.
Les veines qui ressortaient sur son front, le crétin de la voiture grise s’est penché par la fenêtre, lâchant une explosion de jurons, dont un me plut particulièrement. Je décidai de le caser dans un coin de ma tête pour plus tard. Un bon gros mot, ça servait toujours.
La vitre fumée du pick-up s’est baissée et, sans faire de bruit, j’ai pris une grande inspiration.
— Qu’est-ce qu’il me dit le taré ? a lancé Ari avec un sourire à vous glacer le sang.