93.
Je commençais sérieusement à baliser. Où que nous allions, je recevais un petit message de l’Autre Côté. Lorsque ce n’était pas une voix dans ma tête, c’était un écran de télé dans une vitrine. Ou un petit génie de l’informatique dans un tunnel souterrain dont l’ordinateur affichait au détail près ce que je voyais dans ma tête. Ou encore un chauffeur de bus qui répétait les paroles de ma Voix en indiquant un endroit où s’amuser. Sans oublier, bien sûr, les Erasers. C’est comment déjà ce dicton ? Dès qu’il y a poursuite, il n’y a plus vraiment Parano !
— On est cernés, ai-je lâché entre mes dents, occupée à fixer la pointe de mes bottes en marchant.
J’ai senti Fang qui faisait une pirouette à côté de moi.
— On perd du temps, ai-je fini par dire, pleine de frustration. Il faut qu’on trouve l’Institut. Et qu’on découvre notre histoire et notre destin. La dernière chose dont on a besoin, c’est de faire du shopping dans des magasins de jouets. Il faut prendre ça un peu plus au sérieux.
Chaque chose en son temps, Max.
Fang entamait déjà sa réponse, mais j’ai levé un doigt en l’air qui voulait dire « deux secondes ».
Il faut que tu apprennes à te détendre. La relaxation facilite l’apprentissage et la communication. Plusieurs études l’ont prouvé. Et tu es loin d’être détendue, là.
— Évidemment que non, je ne suis pas détendue ! ai-je dit à mi-voix. Il faut qu’on trouve l’Institut, on n’a presque plus d’argent et on est en danger en permanence !
Les autres s’étaient arrêtés et me fixaient, visiblement alarmés. Fang était probablement à deux doigts de me traîner de force chez les fous.
Je perdais complètement la boule, hein ? Quelque chose m’avait endommagé le cerveau. J’avais dû faire une attaque ou un truc dans le style et à présent, j’entendais des voix. Je me sentais différente des autres. Trop différente et seule.
Pas des voix, Max. UNE voix. Relax.
— Ça ne va pas, Max ? a fait le Gasman.
J’ai pris une grande respiration et j’ai tenté de me ressaisir.
— J’ai l’impression que je vais exploser, ai-je sorti avec honnêteté. Il y a trois jours, Angel nous a raconte qu’elle avait entendu qu’il y avait plus d’infos sur nous dans un endroit appelé l’Institut, à New York. Plus d’infos. Ca se pourrait qu’on soit sur le point d’avoir la réponse à nos questions.
— On pourrait découvrir des trucs sur nos parents ? a interrogé Iggy.
— Oui, ai-je confirmé. Mais maintenant qu’on est là il se passe plein de trucs bizarres et je ne sais plus…
Comme je disais ça, les poils de mon cou se sont subitement hérissés.
— Salut, les mioches !
Juste en face de nous, deux Erasers venaient de bondir de la porte d’un immeuble.
Angel a poussé un cri. Mon premier réflexe a été de lui agripper le bras, la tirant très fort en arrière. En une fraction de seconde, nous dévalions le trottoir en sens inverse, Fang et Iggy derrière, Nudge et le Gasman de chaque côté de nous. Les trottoirs étaient bondés, si bien qu’on aurait dit une course d’obstacles.
— On traverse ! ai-je hurlé en me précipitant sur la route.
Ensemble, on a évité de justesse deux taxis qui passaient sous les klaxons de leurs chauffeurs furieux. Dans notre dos, j’ai entendu un grand barn ! suivi d’un petit cri de surprise à moitié étranglé.
— Le coursier à vélo s’est mangé un Eraser ! a lancé Fang tout haut.
Vous croyez qu’on ne peut pas glousser tout en courant pour sauver sa peau et celle d’une gamine de six ans ? Moi, je vous dis que c’est possible.
Mais, deux secondes plus tard, j’ai senti une main avec des griffes m’agripper les cheveux et me tirer d’un coup sec en arrière jusqu’à ce que je tombe à genoux. Quand on a arraché la main d’Angel de la mienne, je l’ai entendue crier à pleins poumons. Vous pensiez connaître le sens de cette expression ? Vous vous plantez, croyez-moi.