8.
Nous avons tous une vue exceptionnelle. En fait, on voit aussi bien que des rapaces. Du coup, c’était atroce : on a pu observer l’hélicoptère emporter Angel loin, très loin, bien plus loin que des êtres humains normaux. Ma gorge s’est nouée sur un sanglot. Angel, mon Angel, dont je m’étais occupée depuis qu’elle était bébé, avec ses ailes d’oisillon un peu gauche. J’avais l’impression qu’on m’avait tranché l’aile droite, où s’ouvrait à présent une plaie béante.
— Ils ont pris ma sœur ! a gémi le Gasman en se laissant tomber au sol.
Il voulait tellement jouer les gros durs tout le temps, mais il n’avait que huit ans et sa sœur venait de se faire kidnapper sous ses yeux par la meute de l’enfer. Il a martelé la terre de ses poings. Fang s’est agenouillé à ses côtés et a passé un bras autour de son épaule dans un élan de tendresse.
— Qu’est-ce qu’on va faire, Max ? a demandé Nudge, les yeux noyés de larmes. (Elle était couverte de bleus et de sang et elle serrait et desserrait nerveusement les poings.) Ils ont Angel maintenant.
Soudain, j’ai senti que j’allais imploser. Sans dire un mot, j’ai poussé sur mes jambes, j’ai déployé mes ailes et me suis envolée au plus vite.
J’ai volé jusqu’à ce que les autres ne me voient plus, jusqu’à ce qu’ils ne m’entendent plus, surtout. En face, il y avait un immense sapin et j’ai atterri péniblement sur l’une de ses plus hautes branches, à 50 mètres environ. J’ai essayé de me raccrocher par tous les moyens parce que j’avais pris trop d’élan. Le souffle coupé, je me cramponnais à la grosse branche.
Bon, Max, essaie de réfléchir ! Trouve une solution ! Fais quelque chose.
Mon cerveau était en ébullition. Trop de choses à penser. J’avais mon compte d’émotions, de confusion, de rage et de souffrance. Il fallait que je me ressaisisse.
Mais je n’y arrivais pas.
C’était comme si je venais de perdre ma petite sœur et ma fille en même temps.
— Oh ! Angel, Angel !
J’ai hurlé le plus fort que j’ai pu, j’ai serré les poings et j’ai bombardé de coups les gros morceaux d’écorce du sapin. Longtemps. Très longtemps. Jusqu’à ce que la douleur fasse enfin son chemin et réveille ma conscience endurcie. J’ai examiné avec attention mes jointures, le sang et la peau arrachée, et les échardes aussi.
Mais la douleur physique n’est rien en comparaison de la douleur mentale.
On avait enlevé mon Angel, mon bébé. Elle était entre les mains d’hommes-loups, des mutants assoiffés de son sang qui allaient la livrer à d’ignobles savants fous qui la disséqueraient comme un rat. Littéralement.
Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer. Je m’agrippais à l’arbre comme au bateau de sauvetage du Titanic. Je sanglotais encore et encore. Au point de me rendre malade. Peu à peu, les sanglots se sont transformés en tremblements. J’ai essuyé mon visage avec mon T-shirt, le tachant, du même coup, de sang.
Je suis restée assise dans l’arbre jusqu’à ce que ma respiration se calme et que mon cerveau se remette à fonctionner à peu près normalement. Mes mains, pourtant, me faisaient un mal de chien.
Note pour plus tard : arrêter de prendre des objets inertes comme punching-ball.
Bon. Il était temps de redescendre et d’être forte. Il fallait rassembler tout le monde et trouver un plan B.
Autre chose : les dernières paroles d’Ari résonnaient toujours dans ma tête :
— Les gentils, c’est nous.