115.
Dans une étreinte, j’ai appuyé le petit corps humide et parcouru de frissons d’Angel contre le mien.
— Angel, ai-je répété à voix basse, m’efforçant de ne pas craquer dans un sanglot. J’ai cru que tu t’étais noyée. Qu’est-ce que tu fichais ?
Elle s’est pressée contre moi en se tortillant et je l’ai ramenée sur la plage. Quand on s’est laissées tomber sur le sable humide, j’ai vu que le Gasman se retenait lui aussi de pleurer.
— Je nageais, c’est tout, a raconté Angel. Et puis, sans faire exprès, j’ai avalé de l’eau et j’ai commencé à tousser. Mais je ne voulais pas que Gazzy me trouve parce qu’on jouait à cache-cache… sous l’eau. Alors je suis restée en dessous et c’est là que j’ai réalisé que je pouvais avaler de l’eau, sans tousser ni rien, et sans ressortir pour respirer.
— Qu’est-ce que ça veut dire, tu avalais de l’eau ?
— Je l’avalais et puis je faisais comme ça.
Angel a expiré par le nez et j’ai failli éclater de rire en voyant sa tête.
— L’eau sort par ta bouche ? a interrogé Fang.
— Non, a précisé Angel. Je ne sais pas où va l’eau, mais de l’air sort de ma bouche.
J’ai regardé Fang.
— Elle arrive à extraire l’oxygène de l’eau.
— Tu peux nous montrer ? a lancé Fang.
Angel s’est aussitôt levée et elle a trottiné vers le large.
Une fois qu’elle a eu de l’eau jusqu’aux hanches, elle a piqué une tête. J’étais à quelques centimètres d’elle, résolue à ne pas la perdre une seconde fois, même des yeux.
Elle s’est agenouillée sous l’eau et elle a pris une grande gorgée avant de se remettre debout. Visiblement, elle avait avalé l’eau, mais de l’air sortait à présent de son nez. Mes yeux étaient braqués sur elle, ronds, très ronds, à la limite de sortir de mes orbites : des filets d’eau de mer sortaient par de petits pores invisibles, au niveau du cou d’Angel, de chaque côté.
— Nom de Zeus ! a sifflé le Gasman.
Nudge a fait un rapport à Iggy sur ce qui se passait et, impressionné, il a laissé échapper un petit sifflement admiratif.
— Et je peux le faire sans m’arrêter et continuer à nager, a précisé Angel.
Elle a frétillé des épaules, déployant ses ailes pour les faire sécher au soleil.
— Je parie que j’y arrive aussi, puisque je suis ton frère, a défié le Gasman.
Après un plongeon, il a pris une grande gorgée d’eau. Ensuite, il a essayé d’expirer de l’air.
Mais il a eu un haut-le-cœur, il s’est étranglé et il a terminé par une violente quinte de toux. De l’eau coulait de son nez et il a failli vomir.
— Ça va ? lui ai-je demandé au moment où il s’arrêtait dans un frisson.
Il a fait oui de la tête, trempé, piteux, malade.
— Iggy, ai-je fait. Mets la main sur le cou d’Angel, là où l’eau sort par ses pores, et dis-nous si tu sens quelque chose. (D’un geste tout léger, Iggy a effleuré sa peau claire, tout autour du cou.) Je ne sens rien, a-t-il conclu.
Ça m’a surprise.
Il fallait tous qu’on essaie, histoire de voir qui y arrivait. Mais personne d’autre qu’Angel n’a réussi. Je vous épargne les détails répugnants, mais je peux vous dire que vous ne risquez pas de me voir nager dans ce coin-là de l’océan avant un moment.
Donc, Angel pouvait respirer sous l’eau. Plus ça allait, plus on se découvrait de nouveaux dons, exactement comme si tout avait été programmé pour se déclencher à différents moments de notre vie. En un sens, c’était comme de passer de simple pion à dame, au jeu de Dames. D’un coup, on se retrouvait plus forts, plus puissants qu’avant.
C’était vachement space.
Pas space, Max, est subitement intervenue ma Voix. Divin. Génial. Tous les six, vous êtes des œuvres d’art. Profitez-en.
Je ne demande que ça moi, me suis-je dit, amère, mais quand on doit passer son temps à courir pour sauver sa peau, ce n’est pas franchement évident. Purée ! Des œuvres d’art ou des phénomènes de foire ? Il faut savoir. Verre à moitié plein ou à moitié vide ? C’est clair que j’aurais bien échangé mes ailes contre une vie normale avec des copains et des parents dans la seconde.
Un petit rire cristallin a retenti dans ma tête. Allez, Max, a repris ma Voix. Tu sais comme moi que ce n’est pas vrai. Avec une vie normale et des parents, tu t’ennuierais à mourir.
— Toi, je ne t’ai rien demandé ! ai-je lâché avec colère.
— Demandé quoi ? a fait Nudge qui m’observait, non sans surprise.
— Rien, ai-je grommelé.
Et voilà, c’est toujours pareil ! Certains ont des dons super, comme lire dans les pensées et respirer sous l’eau, et d’autres se retrouvent avec des voix pénibles qui s’incrustent dans leur tête.
C’était bien ma veine.
Si tu pouvais faire tout ce que tu veux, Max, a annoncé la Voix, qu’est-ce que tu choisirais ?
Hummm. Je n’y avais jamais réfléchi. C’est vrai, déjà, je pouvais voler. Peut-être que je choisirais de pouvoir lire dans les pensées, comme Angel. Le seul problème, c’est que je saurais tout ce que pensent les autres, en particulier ceux qui ne m’aiment pas et qui font semblant du contraire. Si je pouvais faire tout ce que je voulais… ?
Peut-être que tu voudrais sauver le monde, a dit la Voix. Tu y as déjà songé ?
Non. J’ai froncé les sourcils. Je laisse ça aux grands.
Mais ce sont eux qui détruisent le monde, n’est-ce pas, Max ? Réfléchis un peu.