— Papa, pas de coquetterie ! Raconte-moi ton anecdote.
— Le rusé Ulysse ne savait pas comment sortir de la grotte où il était enfermé avec ses compagnons. Car le Cyclope, aveuglé, tâtait les animaux de son troupeau lorsqu’ils passaient le seuil de la grotte afin de vérifier qu’aucun de ses prisonniers ne les chevauchait. Ulysse eut donc l’idée de lier plusieurs moutons entre eux, et de glisser chaque Grec sous leurs ventres. Le Cyclope, qui parcourait de la main le dos de ses bêtes, laissa ainsi s’échapper l’équipage d’Ulysse.
En dessous de nous, repérable aux grêles bêlements qui fendillaient le brouillard de l’aube, un camion partiellement bâché contenait un troupeau de brebis flanqué de quelques ballots de paille. Le chauffeur venait de quitter son véhicule pour se rendre aux toilettes.
— Merci, Papa : j’ai compris !
— Ah tout de même ! soupira-t-il en s’évanouissant dans les nuées.
Je dévalai, rapide, vers le camion, sans hésiter me glissai sous le châssis, puis rampai entre les roues. Une fois au centre, je me hissai entre les essieux, coinçai mes pieds ; j’utilisai alors ma ceinture pour m’aider à me maintenir le buste plaqué au véhicule, juste au-dessus du sol, sans avoir à compter sur la seule force de mes bras.
Quand le chauffeur revint, il grimpa parmi ses bêtes.
— Alors, les biquettes ? En forme ?
Je l’écoutai fourrager au-dessus de moi.
Après un râle profond, il redescendit. J’attendis avec angoisse le moment où il allait s’agenouiller pour me surprendre mais, après avoir fumé une cigarette, il écrasa son mégot, remonta à bord et démarra.
Mentalement, je remerciai mon père de m’avoir soufflé la ruse d’Ulysse, car, sans son récit, je me serais contenté de me cacher parmi le bétail.
Il me restait désormais à espérer qu’il prenait bien la route de la France et non du sud de l’Italie. Comme le parking rejoignait les deux sens, je ne pouvais en avoir la certitude à l’avance et, d’où j’étais, collé à la tôle pour ne pas me râper le dos sur la route, je ne voyais aucun panneau.
Nous roulâmes peu de temps, il ralentit et je l’entendis discuter avec les douaniers, sans saisir les mots à cause du bruit du moteur.
Je ne savais si je devais me réjouir : d’un côté, cela m’indiquait qu’il conduisait dans la bonne direction ; de l’autre, cela signifiait peut-être la fin du voyage. Pourquoi parlementait-il ?
Les douaniers lui dirent d’avancer vers une borne et de couper le moteur.
— Quoi ? Vous voulez qu’on regarde ce que vous avez, là derrière ?
— C’est votre métier, non ?
— Oui, mais c’est nous, les douaniers, qui choisissons d’arrêter tel ou tel véhicule.
— Fouillez parce que moi, je me méfie depuis l’année dernière.
— Quoi ? Que s’est-il passé ?
— Vos collègues ne vous ont pas raconté ? Trois Noirs s’étaient faufilés parmi les bêtes que je transportais. Quel pataquès ! On a cru que j’étais complice ! Garde à vue, interrogatoires, menaces, tout le tintouin ! On a débarqué chez moi, cuisiné ma famille, épluché mon compte en banque, vérifié que j’étais un pauvre con honnête ! Ah non, j’ai failli tomber en dépression, merci ! Alors maintenant, je perquisitionne moi-même et puis j’exige que vous recommenciez.
Deux douaniers escaladèrent les rambardes et plongèrent parmi les animaux qui râlèrent contre cette intrusion. Ils fouillèrent vite.
— C’est bon ! Pas de problème.
— Merci, les gars. À bientôt.
Le camion repartit.
J’osais à peine croire que nous avions traversé la frontière.
Le camion adopta une allure plus rapide, d’autant plus impressionnante qu’à quelques centimètres le sol défilait sous moi. À chaque instant, je redoutais que notre véhicule ne roulât au-dessus d’une pierre, d’un cadavre d’animal, d’un objet expulsé d’un chargement et que celui-ci, alors, ne me déchirât le dos.