La nouvelle nous permit de tenir encore quelques heures d’inconfort. Certaines femmes et leurs enfants se trouvaient mal en point. Tout le monde décida donc de les aider en affichant une vraie allégresse : ça plaisantait, ça chantait, ça riait, ça se chatouillait.
Nous sentions que ce calvaire allait finir.
Malte apparut, séduisante, monumentale, ses maisons portées comme des diamants par un diadème de rochers. Pas de doute : c’était déjà l’Europe. Mon cœur tressaillit.
Notre capitaine sans matelots se frottait le crâne. Il nous expliqua qu’il connaissait une plage où nous débarquer, laquelle était très fréquentée pendant la journée.
À contrecœur, nous entendîmes le moteur s’arrêter et, une nouvelle fois, en silence sur l’océan, il nous fallut attendre.
Le crépuscule me sembla interminable. Le soleil s’était engouffré dans la mer mais le panorama mettait un temps infini à se refroidir, perdre ses couleurs, effacer ses reliefs.
À la nuit noire, notre capitaine redémarra.
À peine avait-il avancé d’un kilomètre que des sirènes retentirent. Trois bateaux fonçaient sur nous, armés de projecteurs à l’avant.
Le capitaine poussa un juron, tenta une manœuvre puis comprit qu’il était encerclé. Il s’époumona à notre intention :
— Les gardes-côtes ! Ils vont nous arrêter.
Abandonnant son poste de commande, il fendit notre groupe pour s’installer parmi nous.
— Je suis un clandestin, comme vous. Je n’ai jamais été le capitaine. Dites que le capitaine est tombé à l’eau en fin d’après-midi. Vous ne me connaissez pas, vous ne m’avez pas vu. Ne déconnez pas, hein ? Ne me dénoncez pas. Parce que moi, je risque la prison. Pas vous.
Les vedettes rapides montaient à notre assaut.
Aussitôt, je me tournai vers Boub et lui demandai :
— Et nous, qu’est-ce que nous risquons ?
— Je n’en sais rien, moi… Qu’ils nous expulsent. Qu’ils nous renvoient chez nous.
— Comment sauront-ils d’où nous venons ?
— Par nos papiers.
L’idée jaillit dans mon esprit en même temps que la décision.
— Boub, jetons nos papiers à la mer.
— Tu es fou.
— Jetons nos papiers à la mer. Comme ça, ils ignoreront de quel pays nous sommes issus et ils ne pourront jamais nous bannir…
— Enfin, Saad, tu te rends compte ? Plus de papiers du tout !
— Boub, regarde. Moi, je les balance.
Mon portefeuille vola au-dessus du pont et alla s’engloutir entre les vagues. Personne ne l’avait remarqué.
— À toi, Boub, vite !
Boub hésitait. Il tenait ses preuves d’identité à la main, tremblant, fébrile. Autour de nous, les passagers criaient leur angoisse, chacun dans sa langue. L’un d’eux venait de se jeter à l’eau.
Les bateaux nous braillaient des ordres à travers les haut-parleurs. Les faisceaux lumineux commençaient à se stabiliser sur nos visages.
— Si tu ne le fais pas tout de suite, Boub, ils te verront et ce sera trop tard.
Boub se mordit les lèvres, poussa un cri, et envoya ses papiers par-dessus bord.
À cet instant, un crochet avait arraisonné notre embarcation et deux policiers bondissaient déjà parmi nous.
Une femme cria comme si c’étaient des pirates qui montaient à l’assaut.