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Rapide, vive, la Jeep aspirait la route et rejetait, derrière elle, la poussière.
Debout, j’avais sorti mon torse nu du toit ouvrant pour mieux éprouver la vitesse, avaler les kilomètres et boire le vent qui me désaltérait.
Comme nous ne rencontrions personne, Bagdad s’évanouissait à jamais derrière nous, nous nous évadions en des paysages nouveaux, rassurants, complices ; si nous n’avions pas croisé quelques bornes ni suivi le tracé de sentiers, j’aurais pu croire que nous traversions un territoire vierge, neuf, inconnu, créé pour nous le matin même. À certains moments, entre deux ronronnements de moteur, parce que les rochers filaient comme des bancs de poissons sur mes côtés, je me sentais ivre, invincible.
Habib et Hatim, mes deux compagnons de voiturage, avaient si souvent pratiqué ce trajet qu’ils savaient quels chemins emprunter pour éviter barrages ou contrôles.
— Tu es très à l’aise au volant, m’exclamai-je dans l’oreille de Habib. Où as-tu appris à conduire ?
Il rit.
— Est-ce qu’on passe un permis pour baiser ? C’est aussi naturel pour un homme de piloter que de faire l’amour. Tu entends, Hatim, ce que le gamin demande ?
— Ouais, man !
On s’arrêta à l’orée d’un désert.
— Pause, déclara Habib. On se repose un peu.
— Ouais, man !
— Saad, va remplir tous nos bidons au puits qui se trouve là-bas, derrière les rochers.
— Avec plaisir, m’écriai-je.
— Bien, man.
J’étais heureux d’avoir enfin une tâche à accomplir. À quoi servais-je ? Pourquoi Fahd m’avait-il ajouté à ses convoyeurs ordinaires ? Habib et Hatim connaissaient leur travail et se débrouillaient mieux que je ne l’aurais pu.
Tandis qu’ils s’allongeaient sous un arbre pour fumer – « oh, man, que c’est bon » –, je m’activai sans m’économiser entre la voiture et le puits, cent mètres plus haut. Lorsque je remplis le dernier bidon, sachant que j’avais achevé mon devoir, je décidai de prendre quelques minutes avant de retourner au coffre et de me laver les pieds dans la mare qui clapotait auprès de la margelle.
Pendant que je me massais les orteils, mon père vint s’asseoir à ma droite.
— Alors, mon fils, te voilà séjournant chez les Lotophages ?
— Les quoi ?
— Les Lotophages.
— Tu ne peux pas parler comme tout le monde ?
— Non, j’évite.
— Ça ne te gêne pas de ne pas être compris du premier coup ?
— Ça m’enchante. Repérer l’imbécile, détecter l’ignare, traquer le médiocre a toujours constitué un de mes plus savoureux régals.
— Pourtant, Papa, les mots ont été inventés pour que les hommes se comprennent.
— Sottise, les mots ont été inventés pour que les hommes se distinguent et se reconnaissent entre élus.
— Charmant ! Ainsi, moi qui ne te saisis pas toujours, tu me juges inférieur à toi ?
— Voilà. Ça aussi, cela appartient à mes jouissances.
— Tu es odieux.
— Non, je te forme, je t’élève, je te peaufine. N’as-tu pas remarqué que je ne cesse de te fréquenter quoi que tu piétines ?
— Mm…