Trois jours après la disparition de mon père, à l’aube, à l’heure où traditionnellement, dans la salle de bains, nous discutions côte à côte en achevant notre toilette, je m’essuyais les pieds ainsi qu’il me l’avait inculqué, en les saupoudrant de talc, lorsque son fantôme m’apparut.
Il s’assit sur le tabouret, soupira, me sourit en me regardant finir mes soins.
— Alors, fils, comment se portent les fleurs de tes soucis ?
— Papa, parle clair.
— Tes verrues, crétin !
— Toujours là. Pour l’instant, je les soigne avec les potions…
— Bien sûr, susurra-t-il avec l’air de celui qui connaît la suite mais ne veut pas la déflorer.
Il soupira de nouveau.
— Fils, es-tu certain que ce sont eux, les Américains, qui m’ont tiré dessus ? Ne s’agirait-il pas plutôt de terroristes planqués en embuscade, à l’arrière, des partisans de Saddam Hussein ?
— Non, Papa. Ce sont eux.
— Tu te trompes. Je pense que les baasistes étaient tapis à droite, dans la rue qui mène chez l’épicier, sous l’auvent en tôle, et qu’ils s’apprêtaient à viser les Américains. J’ai reçu les balles à leur place.
— Ah oui ?
— Oui. En réalité, je leur ai sauvé la vie, aux Américains.
— Non, Papa, tu as été tué par des balles américaines. C’est une erreur, une tragique erreur, ce sont eux qui t’ont exécuté.
— Vraiment ? Tu en as la preuve ?
— Oui. J’ai tout vu.
— Ah…
— Et puis, qu’est-ce que ça change, balle américaine, balle irakienne, balle chiite, balle sunnite ou balle perdue ? Tu es mort.
— Non, ce n’est pas pareil. Désolé. J’ai été descendu par nos libérateurs. C’est rude, comme idée. Surtout pour moi qui n’ai jamais sombré dans l'anti-américanisme. Va falloir que je m’habitue, fils, va falloir que je m’habitue. Tu me diras, j’ai le temps…
Il disparut.
J’aurais aimé lui dire que, nous aussi, nous allions devoir nous habituer, nous habituer à son absence qui nous ravageait, nous habituer à perdre foi en nos libérateurs.
En revanche, j’étais satisfait qu’il ne m’ait pas questionné davantage sur ses derniers instants car je lui aurais alors avoué ce qui m’était arrivé pendant la scène. Par je ne sais quel prodige de télépathie ou d’empathie, pendant ces quelques secondes, j’avais perçu mon père avec les yeux des Américains effrayés ; oui, je n’avais pas suivi seulement le spectacle de mon point de vue, à moi, le fils, mais également du point de vue des G.I. Qu’avaient-ils aperçu ? Un Arabe ! Soudain un Arabe leur fondait dessus, en gigotant de façon incohérente, en vociférant cette langue rude, hachée, vibrante, qu’ils ne comprennent pas ! Un Arabe ! Un sale Arabe ! Un étranger d’Arabe ! Un terrifiant Arabe à qui on ne peut se fier sous peine d’exploser avec lui ! Un de ces fichus Arabes sur lesquels il faut mitrailler avant de réfléchir ! Un de ces exaltés d’Arabes chez qui on allait devoir s’éterniser pour obéir au président Bush, installer la démocratie et pomper le pétrole ! Un de ces merdeux d’Arabes qui s’obstinent à parler arabe, à penser arabe, à fabriquer des mioches arabes et à vivre en territoire arabe ! Un putain d’Arabe : mon père !
Ma mère donnait l’impression de maîtriser les événements. Loin de se plaindre, séchant ses larmes, elle affrontait la situation nouvelle et réorganisait notre existence à la maison. Désormais, elle n’agissait qu’en mère, plus en épouse – l’épouse, il était clair qu’elle était morte le même jour que mon père. Mes sœurs l’escortaient avec difficulté, telles des somnambules, continuant la croisière de la vie sur un paquebot fantôme, passagères solitaires, toutes veuves, sans argent, avec leurs petits sur les bras.