— Sur ma tête.
— Ma verrue s’appelait Myriam. Une jeune fille que j’aurais souhaité épouser. Juste avant ta mère.
— Avant ?
Il devint écarlate et murmura en détournant les yeux :
— Presque.
Je reçus la confidence avec un sourire attendri puis commençai à réfléchir : comment mes verrues s’appelaient-elles ?
— Papa, les verrues portent-elles toujours des prénoms de femmes ?
— Les verrues d’hommes, souvent. Mais ne te focalise pas là-dessus : il y a aussi des verrues qui s’appellent Remords, Opium ou Double Scotch.
Je traînais donc trois verrues. Qu’exprimaient-elles ? J’avais l’embarras du choix, question tourments… Paix ?
Bonheur ? Liberté ? Avenir ? Amour ? Enfants ? Études ? Travail ? À moi, tout posait désormais problème. Trop triste pour pratiquer l’introspection, je demandai à ma mère de me préparer la lotion au vinaigre citronné.
Nous aurions pu nous acclimater au chaos – nous nous étions bien habitués à la dictature –, oui, nous aurions tenté de l’endurer, d’y survivre, à condition que le chaos, même s’il nous tracassait au quotidien, nous épargnât. Or, un jour de juillet 2003, le chaos s’attaqua à la famille Saad.
Comment raconter une tragédie ? Je rapporterai simplement les événements, un procès-verbal sans pathos, sans émotion, les énonçant dans l’ordre implacable qui fut le leur.
En milieu de matinée, ce 12 juin 2003, il fut décidé que les hommes, mon père et moi, se rendraient au marché, perspective d’autant plus attrayante qu’elle nous permettait de rejoindre sur leur lieu de travail les maris de mes deux plus jeunes sœurs, l’un vendant du tabac, l’autre gardant l’entrée d’une boutique de vaisselle.
Assis à la terrasse d’un café, nous avons bavardé une bonne heure avec mes beaux-frères, profitant du soleil, pas encore écrasant comme il allait le devenir pendant l’été – jusqu’à cinquante degrés.
— Mes fils, nous sommes si bien entre hommes que nous avons oublié la tâche que nous ont confiée les femmes : remplir nos paniers.
À cet instant-là, un individu se mit à fendre la foule, rapide, bousculant les passants.
— Encore un voleur qui s’enfuit, m’exclamai-je.
Mon beau-frère, le vigile du magasin, se redressa, vif.
— J’espère qu’il ne sort pas de chez mon patron !
Inquiet, il bondit dans la foule.
— Je vais t’aider, proposa mon deuxième beau-frère qui le suivit.
Nous les regardions progresser vers le fuyard, lequel se comportait avec bizarrerie, davantage comme un fou que comme un voleur ; non seulement sa course, une fois à droite, une fois à gauche, n’avait pas de direction, mais il riait à pleines dents, les globes cramoisis, effectuant des gestes étranges sous son ample djellaba.
Soudain, alors que mes beaux-frères allaient l’aborder, le voleur s’immobilisa, fixa le ciel, renversa la tête et poussa un rugissement.
Un éclair blanc.
Une détonation.
Déflagration.
Le sol vibra. Les piliers sur lesquels nous étions appuyés tressaillirent. Perdant l’équilibre, mon père tomba près de moi et je le rattrapai juste avant qu’il ne se cogne le crâne à terre.