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Il y a des rêves qui nous tiennent endormis et des rêves qui nous tiennent éveillés.
Mon désir de partir me donnait une énergie inépuisable, une force constante, renouvelée, plus grande que moi, capable d’outrepasser toute limite, y compris celle du bon sens.
Pourquoi ai-je quitté l’Égypte plutôt que de m’y installer ?
Si j’avais posé là mon balluchon, si j’avais abandonné au Nil mes envies d’Occident, j’aurais pu me construire une situation solide en m’épargnant des années de souffrance et d’humiliation.
Pourquoi ?
Rien n’aurait été plus aisé que de basculer de Bagdad au Caire, d’une capitale arabe à une autre capitale arabe.
Pourquoi ?
Lorsque nous nous retournons sur notre vie, elle nous apparaît bourdonnante de « pourquoi » que nous n’entendions pas, fourmillante de carrefours où nous n’apercevions que des lignes droites. J’étais entré dans la ville des pharaons si déterminé à en sortir que l’éventualité d’y rester ne m’avait pas effleuré. Merci, Saddam Hussein ! Merci une fois encore au dictateur détesté qui continuait à m’influencer bien que sa main ne puisse plus me saisir. Depuis mon enfance, l’ensorceleur m’avait tant vendu l’arabisme, la force arabe, le combat arabe, la fierté arabe, que j’avais pris ce slogan en aversion. En fuyant l’Irak, puis l’Égypte, je ne rejetais pas mon seul pays et son presque voisin, mais une part de moi, cette palpitation qu’aurait voulu exalter Saddam : mon âme arabe. Partout où je retrouvais ces idéaux, voire leurs empreintes ou leurs échos lointains, je ne détectais que mensonges, manipulations et faux-semblants ; sans le formuler, je détestais le monde arabe.
Or je n’imaginais pas que, sitôt que je débarquerais dans le monde non arabe, je deviendrais l’Arabe de service. On croit fuir une prison alors qu’on emmène les barreaux avec soi. Mais ça, c’est une autre histoire que je raconterai plus tard…
Fidèle à son astuce, Boubacar avait eu la main heureuse en liant notre sort à celui des Sirènes. Grâce à elles, nous allions pouvoir prendre le large et nous rapprocher du but. Cependant les fréquenter se révéla, on va le voir, une aventure non dépourvue de dangers…
Qui, sur le globe, ignorait Les Sirènes ? Leur notoriété avait si vite dépassé leur pays d’origine – la Suède – qu’aujourd’hui personne ne savait plus d’où elles venaient ; ainsi leur grand tube en anglais, Herbal Tea, un hymne aux stupéfiants, était devenu un succès mondial.
Les démones avaient commencé à trois sous le nom de « Bébés démoniaques », puis elles étoffèrent leur groupe à cinq sous l’appellation « Pâté de sirène » en expliquant que « le pâté de sirène, c’est un pâté trafiqué comme tous les pâtés rares, tel le pâté d’alouette qui comprend 80 pour cent de porc contre 20 pour cent d’alouette ; nous, c’est 80 pour cent de cochonne, et 20 pour cent de chanteuse ». Enfin, étoffées à neuf, elles s’étaient rebaptisées « Les Sirènes ».
Les Sirènes n’illustraient pas la légende antique ; elles n’avaient rien en commun avec les femmes-poissons, aucune ressemblance avec ces beautés aux seins nus, à l’œil vibrant, dont les longs cheveux couvraient une croupe agile terminée en queue d’écailles, créatures fatales qui, paraît-il, noyaient les marins après les avoir séduits. Davantage que les sirènes d’autrefois, Les Sirènes évoquaient celles d’aujourd’hui, ces alarmes électriques, ces entonnoirs hululants qui se déchaînent lors de l’irruption du feu ou du voleur.
Quiconque assistait à un concert des Sirènes comprenait qu’elles justifiaient leur nom surtout par leur stridence. Poussant le volume à fond, cultivant la laideur, postillonnant dans le micro afin de rendre chaque mot inaudible, amplifiant leurs instruments métalliques jusqu’à l’insoutenable déformation, elles se livraient en scène à une performance hystérique où, dans des costumes découpés sur de vieilles boîtes de conserve, elles préféraient frapper leurs guitares qu’en jouer, crier au lieu de chanter, multiplier les contorsions obscènes en remplacement de la danse. Infernales, bondissantes, sarcastiques, sardoniques, elles ne s’accordaient aucun repos et, telle une armée de tanks, s’imposaient en écrasant le public. Celui-ci n’avait que deux solutions face à ce spectacle qui ne s’adressait pas à ses oreilles – qu’il fracassait – mais à son endurance : soit il fuyait, soit il capitulait. Le salut consistait alors à entrer en transe.