— Et quelle sera ta réponse ?
— Ça dépend, Saad.
— De quoi ?
— De ma réflexion. Et des éléments qui m’auront aidée à me décider.
— Ah oui ?
— Oui. Ça dépend de toi, par exemple.
— De moi ?
— De toi. Qu’est-ce que tu en penses ?
— De Bashir ? C’est un con !
Elle sourit, heureuse.
— Bashir, un de tes meilleurs amis, est un con ?
— Un con fini !
— Depuis quand ?
— Depuis vendredi dernier à onze heures trente, ou onze heures trente et une, voire trente-deux… les sources divergent.
Elle rit franchement. Elle appréciait. Jamais je n’étais allé si loin dans l’aveu de mes sentiments. J’insistai à ma manière :
— Quel culot, ce Bashir ! Le sournois déclare son béguin en douce, dans notre dos, sans nous prévenir.
— Pourquoi ? Il aurait dû vous envoyer un carton ?
— Il sait que beaucoup d’entre nous… sont…
— Sont ?
— Comme lui… amoureux de toi.
Elle frissonna.
— Ce n’est pas loyal, insistai-je. Il nous prend de vitesse.
— Nous ?
— Nous.
J’avais chaud au point de m’évanouir. Quoique je sache ce que je devais dire, j’en étais incapable. Rien à faire. Ça ne sortait pas.
Elle attendit, puis présuma que je ne réussirais pas à briser ma réserve.
— Et toi, Saad, que faudrait-il pour que tu aies le courage de confier ton amour à une femme ?
— Une guerre !
J’avais crié cela sans réfléchir.
Elle renversa la gorge en arrière, soulagée, aspirant l’azur.
— Parfait, la guerre ne saurait tarder. Bonsoir, Saad.
— Bonsoir, Leila.
Ce soir-là, je ne parvins pas à dormir ; elle non plus, ainsi que me le prouvèrent le lendemain ses paupières mauves.
Par la suite, nous ne bavardâmes pas davantage que les mois précédents ; en revanche il existait désormais entre nous un secret qui rendait le silence lourd de désirs, riche d’avenir, tendu comme le fil de l’arbalète avant que parte la flèche ; nous partagions le plus prometteur des silences.
À travers la voix de son président Bush, les États-Unis se montraient menaçants. Même Saddam Hussein avait perçu le danger, puisque, pour éviter – ou différer – l’affrontement, il avait laissé pénétrer sur notre sol des experts des Nations unies censés vérifier que l’Irak ne possédait pas l’arme nucléaire.
À l’issue de leurs inspections, ils rédigèrent un rapport. Bush ne crut pas à leur conclusion négative. Nous, pas davantage. Nous étions persuadés que Saddam détenait l’arme suprême ; sinon, à quoi aurait servi que nous souffrions tant ? La seule justification à ce pouvoir fort qui nous accablait, lequel avait exterminé une partie de la population, c’était qu’il fut fort, justement, le plus fort. Entre nous, nous échangions des airs entendus : bien sûr que Saddam possède la bombe, tant mieux s’il la dissimule !