— D’où es-tu ?
— Je ne m’en souviens plus, Vittoria.
— Bien sûr… tu me le diras plus tard. Comment t’appelles-tu ?
— Je ne m’en souviens plus. Comment veux-tu m’appeler ?
— Puisque je t’ai trouvé nu sur la plage, telle Nausicaa découvrant Ulysse nu entre les roseaux, je t’appellerai Ulysse.
— Ulysse ? Ça me va.
Pendant deux jours, je récupérai des forces. Cependant, je ne pouvais m’empêcher de songer chaque instant à Boubacar, me demandant s’il s’en était sorti, s’il faisait partie des miraculés, si…
Je m’en ouvris à Vittoria qui, après avoir recueilli la description de mon compagnon, se renseigna auprès du maire, du curé, de ses amis, ceux qui, selon la tradition d’hospitalité sicilienne, avaient ouvert leur porte à un naufragé. Aucun des survivants ne correspondait à ma description.
Le dimanche, elle me proposa de venir à la messe célébrée pour les morts en mer et de me rendre, auparavant, dans la chapelle ardente où l’on avait exposé les cadavres repêchés ou échoués sur les récifs.
Lorsque je franchis la porte et vis, posés à même le sol, les vingt cercueils ouverts en pin blanc, j’eus aussitôt la conviction que Boub se trouvait parmi eux.
De fait, dans la troisième boîte sur le rang gauche, mon ami Boubacar m’attendait, les yeux clos, la peau mordue par le sel, ses grandes mains jointes sur un drap immaculé, tenant à peine entre les planches tant il était encore long.
— Boub ! m’exclamai-je en tombant à genoux.
Sans réfléchir, j’embrassai mon compagnon sur la bouche, comme pour le ranimer, le ressusciter, ramener à moi ce garçon frêle et joyeux qui était passé si vite sur terre. Abruti de douleur, je criai :
— Pourquoi ? Pourquoi ?
En m’entendant gémir, des officiels me sautèrent dessus, dossiers et crayons en main, pour que je leur fournisse l’état civil du mort. En relevant la tête, j’aperçus Vittoria qui, dissimulée derrière leurs épaules, m’adressait un signe négatif de la tête.
— Vous le connaissez ? demanda un fonctionnaire.
— Pouvez-vous décliner ses nom, date et lieu de naissance ?
— A-t-il une famille ? Où ?
Je regardai Boub et songeai : « Il sera dit, mon Boub, que je n’aurai pas le droit de te parler », puis je fronçai le front, me grattai la tête, déformai mon visage par plusieurs grimaces avant de bafouiller :
— Non, excusez-moi. J’ai confondu. J’ai cru qu’il s’agissait de… Non, pardonnez-moi, c’est une erreur.
Vittoria m’aida à me relever, m’excusa auprès des fonctionnaires, puis, sitôt dehors, glissa sa main dans la mienne.
— Tu as envie de pleurer ?
— Je ne pleure jamais.
— Viens. Nous n’irons pas à la messe.
Elle me poussa dans sa voiture, démarra et, à grande vitesse, gagna un belvédère qui dominait la mer ainsi qu’une partie de l’île. Au ralenti, elle avança son véhicule entre les pins parasols, les cyprès, puis le gara à l’ombre.