— C’est raisonnable de veiller sur son territoire quand on en a un, dis-je.

— Ces derniers siècles, les Européens, ils sont allés un peu partout, ils ont fondé des commerces un peu partout, ils ont volé un peu partout, ils ont creusé un peu partout, ils ont construit un peu partout, ils se sont reproduits un peu partout, ils ont colonisé un peu partout, et maintenant, ils s’offusqueraient qu’on vienne chez eux ? Mais je n’en crois pas mes oreilles ! Leur territoire, les Européens, ils sont venus l’agrandir chez nous sans vergogne, non ? Ce sont eux qui ont commencé à déplacer les frontières. Maintenant, c’est notre tour à nous, va falloir qu’ils s’habituent, parce qu’on va tous venir chez eux, les Africains, les Arabes, les Latinos, les Asiatiques. Moi, à la différence d’eux, je ne traverse pas la frontière avec des armes, des soldats ou la noble mission de changer leur langue, leurs lois, leur religion. Non, moi, je n’envahis pas, je ne veux rien transformer, je veux juste dégoter un petit espace pour m’y blottir. Tiens, ce ne sont pas des petits Suisses, ça ?

Il me désigna une famille élégante qui venait de garer sur le parking du ferry deux énormes véhicules de loisir.

— Là, tu devrais avoir de la place.

— Tu viens ? Il y a peut-être de la place pour deux.

— Non, je ne bouge pas.

— Quoi ? Tu ne vas pas faire philosophe à Paris ?

— Si, si. Mais pas tout de suite. Pour l’instant, je fais philosophe à Palerme. Je secours les gens comme toi. J’ai l’impression d’être plus utile ici.

— Mais…

— Écoute, l’ami, dans l’espèce humaine, il n’y a que deux sortes d’hommes : ceux qui s’en veulent et ceux qui en veulent aux autres. Toi, tu appartiens aux premiers ; tu fonces et tu ne t’en prends qu’à toi-même si tu échoues. Moi, par malheur, je grossis le troupeau des derniers, les hommes du ressentiment, ceux qui critiquent la Terre entière. Je cause beaucoup mais j’agis peu.

— Alors tais-toi, prends ton sac et suis-moi.

— Fous-moi la paix ! Saute dans le bahut des petits Suisses. Ne tarde pas, sinon c’est foutu.

Je devinai qu’il avait raison : si j’attendais davantage, l’équipage du ferry allait embarquer les deux automobiles.

— Léopold, pourquoi m’as-tu aidé ?

— Parce que tu es mon ami. Et puis parce que tu m’as offert à boire et à manger pendant plusieurs jours.

— Léopold, je crois que tu ne partiras pas.

— Ah, tu as compris ça ! Sais-tu que tu es réellement mon ami, toi ?

Après un regard sur Léopold, ses fausses montres, ses bijoux clinquants, ses fringues affichant les logos de cet univers qu’il adorait, détestait, et qu’il ne rejoindrait sans doute jamais, je bondis vers la plus proche voiture, me glissai à l’arrière, entre la banquette avant et le siège des enfants, empilai sur moi quelques sacs de voyage légers qui me dissimulèrent. J’attendis.

Un employé monta dans le véhicule, le dirigea vers la passerelle d’abordage, le gara sur le parking qui occupait le ventre métallique du navire.

Je demeurai quelques heures sans bouger, puis, après un bruit de gros bouillon et le déchirement d’une sirène, ce fut le sol qui se mit à bouger.

Le ferry venait de démarrer et mettait cap sur Naples.

Dans ma tête se succédaient à une vitesse folle des prières et des considérations scientifiques sur la taille de la coque, sa capacité à résister aux tempêtes. En d’autres mots, j’étais paniqué.

Ulysse from Bagdad
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