Max s’arrêta dans trois villages pour remettre aux membres de leur association des documents confidentiels. À chaque fois, il me laissa sur la place centrale et disparut ; j’en profitais pour humer l’air, regarder alentour.
Au troisième bourg, lorsque je me rinçai les mains dans une fontaine de pierre crémeuse, Papa se glissa auprès de moi et siffla d’admiration :
— Liberté, égalité, fraternité. Tu as vu, fils ?
— Mm ? De quoi parles-tu ?
— Liberté, égalité, fraternité.
— C’est une chanson ?
— Non, depuis ce matin, je lis ça partout, sur les façades, les frontons, les monuments, les statues. Bon, ce n’est qu’un slogan, d’accord, mais les gens qui le revendiquent ne peuvent pas être mauvais.
— Ils en font trop. C’est comme celui qui, dans un souk, crie qu’il vend les tissus les plus beaux et les moins chers : il ne l’affirme que parce que c’est faux.
— La Constitution d’une République n’a rien à voir avec les pratiques d’un souk, fils, tu t’égares !
— Les Français ne brandissaient-ils pas déjà cette devise lorsqu’ils conquéraient le monde pour constituer leur empire colonial ?
— En Algérie, en Maroc, en Sénégal, en Asie ? Tu as peut-être raison.
— Alors « liberté, égalité, fraternité » signifie sans doute « nous sommes libres de vous envahir, nous serons égaux quoique certains le seront davantage, vous serez nos frères quand il faudra aller ensemble à la boucherie des guerres ».
— Oh, je te trouve bien sombre.
— Le mensonge réside dans le troisième terme, « fraternité ». Pour établir une fratrie, il faut décider qui en fait partie, qui n’en fait pas partie. En circonscrivant un ensemble d’êtres solidaires qui s’entraideront quoi qu’il arrive, il faut aussi désigner ceux qui seront tenus à l’écart et n’y appartiendront pas. Bref, il faut tracer des limites. Dès que tu dis « fraternité », tu contredis « égalité », les deux termes s’annulent ! On en revient toujours là : à la frontière. Il n’y a pas de société humaine sans un tracé de frontière.
Papa soupira, exaspéré, et conclut :
— L’homme n’aurait jamais dû devenir sédentaire, il aurait dû rester nomade, ainsi il n’y aurait pas de frontières.
— Non, Papa, il y a autant de guerres entre des peuples nomades qu’entre des peuples sédentaires.
— Alors d’où viennent les guerres ?
— L’origine des conflits, c’est le « nous », ce « nous » d’une communauté contre une autre, ce « nous » exprimant une identité et justifiant d’attaquer les identités étrangères.
— Tu ne prononces jamais « nous », toi ?
— Si, mais je ne veux pas faire « nous » avec n’importe qui. Toi, Papa, quand tu t’exclames « nous », tu penses au peuple d’Irak ; quand je murmure « nous », je pense à ma famille. À ma famille j’ai l’impression de devoir beaucoup, pas à l’Irak. Je sais reconnaître mes dettes mais j’essaie de ne pas me tromper de débiteur. Qu’est-ce qu’il m’offre, mon pays ? Un passé tragique, un présent chaotique et un avenir douteux. Merci. J’ai compris, je n’attends rien de lui, je ne lui dois rien. En revanche, je dois aux miens.
— Donc tu n’es plus irakien ?
— Je tente de ne plus l’être.
— De tes racines, tu as une conception bien étroite !
— Toi tu l’avais si large que tu en es mort.
— En bref, tu rêves d’être apatride ?