On nous avait prévenus que le trajet serait long mais je réalisai vite qu’il serait insupportablement long. Depuis que j’avais constaté que les mafieux ne tenaient qu’une partie de leurs promesses, je me demandais quand nous aurions droit à une pause.
— Penses-tu que nous allons faire des escales ? chuchotai-je à mon voisin.
— Bien sûr.
— Ah oui ? Le chauffeur va démonter et remonter son mur de boîtes pour qu’on se dégourdisse les jambes ? Je n’avais pas noté cette propension altruiste en lui.
Frappé par cette idée, mon voisin ne répondit pas.
Par bonheur, nous avions échangé en arabe, presque en silence ; notre doute ne contamina pas les autres, lesquels, sans doute, ressassaient une crainte identique. Comment le savoir ? Nous nous taisions tous.
Étrange voyage… Je me rappelle ce périple comme une série d’incommodités qui me tourmentèrent successivement. La chaleur d’abord. La faim ensuite. Puis l’envie d’uriner ; à celle-ci, je résistai longtemps ; mais il arriva un moment où, après avoir supporté les crampes d’estomac, la gorge sèche, la langue raide, salée, énorme, je subis une telle inflammation de la vessie que, même lorsque je la vidai dans ma bouteille, elle me brûlait encore ; je m’attendais à ce que ça pue car j’avais perdu le bouchon mais, chacun de nous s’étant soulagé durant ces heures, je m’étais déjà endurci jusqu’à ne plus sentir les odeurs.
Les dernières heures du déplacement nous avaient plongés dans la confusion. Nous ne savions plus si c’était le jour, la nuit, depuis combien d’heures nous roulions. Incapable de dormir debout, je me récitai mon Coran ; ceux qui s’endormaient recevaient aussitôt un coup des corps qu’ils écrabouillaient dans les virages ou les côtes.
La camionnette ralentit une nouvelle fois. J’entendis parler italien. J’en conclus, abattu, que nous n’avions pas encore quitté la péninsule.
Le chauffeur éteignit le moteur.
Certains frémirent d’espoir.
Le chauffeur entama une discussion avec les douaniers. Ceux-ci demandèrent qu’on leur montrât le contenu de la camionnette.
Le chauffeur entrouvrit les portes.
— Vous voyez, rien que des biscuits.
Il refermait lorsqu’une voix l’arrêta :
— Attends. Laisse-moi regarder un peu.
En poussant un soupir de lassitude, le chauffeur rouvrit plus larges ses portes.
Nous reçûmes l’air frais de la nuit. Personne ne bougea.
— Putain, ils puent tes biscuits !
Le douanier avait eu un cri du cœur.
— De toute façon, ce n’est pas à toi que je veux les vendre, rétorqua le chauffeur. Par contre, je voulais t’en offrir.
— Ah non, ils empestent. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans ton camion ?
— Ah, peut-être qu’il y a une charogne au fond du camion, j’ai dû charger un peu vite parce que j’étais pressé. Oui, c’est possible qu’il y ait un rat mort là-bas au fond.
— Un rat mort ? Une colonie de rats morts, tu veux dire. Enlève-moi ces boîtes que je jette un œil.
— Écoute, je suis en retard. Mon patron va me tuer si je ne livre pas à temps.
— Enlève ces boîtes.
— Non.
— Tu refuses ?
— Oui, je vais perdre mon travail.
Pendant que s’engageait le bras de fer entre le douanier et le chauffeur, nous retenions notre souffle. Qui allait gagner ?
Soudain le douanier s’exclama :