Le jour de mars 2003 où les Américains entamèrent la guerre contre l’Irak, je fus sans doute l’homme le plus heureux de la terre car l’Amoureux l’emporta sans partage. Il opéra un carnage sur les divers personnages qui auraient dû réagir en moi, il trucida l’Irakien, l’Arabe, le musulman. Pendant quelques heures, je ne songeai qu’au signal que Bush m’avait donné : c’était le jour des déclarations, de guerre ou d’amour !
Lorsque je vis que Leila ne s’était pas rendue à l’université, je courus chez elle. Aussitôt que j’eus sifflé deux fois au bas de son immeuble, elle apparut à la fenêtre du troisième étage, coiffée, maquillée, les yeux humides.
— Tu viens ? criai-je. Je dois te parler.
À peine parvenait-elle au bas de l’escalier que je la saisis dans mes bras, la plaquai contre le mur du hall et détaillai avec feu ce visage parfait, la lèvre ourlée, la dent petite.
— Leila, je t’aime.
— Moi aussi.
— Et je veux t’épouser.
— Enfin…
Je l’embrassais. Nos bouches fondaient.
— Leila, je t’aime.
— Tu l’as déjà dit.
— C’est si facile maintenant.
— Au fond, il te fallait juste une guerre.
— Leila, je t’aime.
— Répète-le-moi jusqu’à la nuit des temps.
Le soir, rentré à la maison, je devais afficher sur mes traits un bonheur indécent. Mes sœurs et ma mère, épouvantées par ce conflit susceptible de les priver de leurs hommes, crurent que l’ivresse du combat m’avait contaminé et me toisèrent, hostiles. Mon père fut plus rapide à m’interroger.
— Saad, chair de ma chair, sang de mon sang, on dirait que tu reviens de La Mecque.
— Papa, je suis amoureux.
Il éclata de rire et alerta les femmes pour leur annoncer, hilare :
— Saad est amoureux.
— Qui est-ce ? On la connaît ? demandèrent, réjouies, mes sœurs.
— Non. Elle s’appelle Leila. Elle étudie le droit à l’Université avec moi.
— Et… ?
Mes sœurs me harcelaient, elles voulaient en savoir plus, elles souhaitaient surtout apprendre comment un homme amoureux décrit celle qu’il aime.
— Allons, Saad, quand es-tu tombé amoureux ? Pourquoi ?
— Si vous la voyiez fumer…, répondis-je en extase.
Le fou rire familial dura jusqu’au soir ; ma mère, inquiète à l’idée que j’allais la quitter pour une étrangère, se laissa gagner par l’allégresse ; d’autant que, vers minuit, nous étions déjà, Leila et moi, affublés d’un sobriquet par ma dernière sœur, « la torche et le pompier ».
J’ose l’écrire, et tant pis si l’on me hait : pour moi, rien ne fut jamais plus excitant que cette guerre ! Alors que les troupes américaines progressaient vers Bagdad en état de siège, malgré les barrières et les couvre-feux, nous nous retrouvions plusieurs fois par jour, Leila et moi, nous nous jetions l’un contre l’autre, nous nous embrassions, nous brûlions, nous pressions le partenaire à la limite de le broyer, éprouvant toujours davantage de difficultés à ne pas faire l’amour. À notre religion, à nos familles, nous devions de nous retenir ; quand, au plus fort de l’envie, j’allais oublier la promesse, Leila m’implorait, en preuve d’amour, de renoncer ; lorsque c’était elle qui me suppliait de céder, je lui chuchotais à l’oreille : « Je ne veux pas que ma femme me reproche de lui avoir manqué de respect jeune fille. » Au moment où cela devenait impossible, nous nous séparions, violents, furieux, et il nous fallait marcher vite, longtemps, chacun de son côté, pour nous apaiser. Dans Bagdad en feu, à cause des combats, des menaces, des bombardements, des sirènes qui lançaient de longues ondes de panique, nous nous trémoussions tels deux requins excités par le sang, nos corps bouillonnant d’une vie indécente. Peut-être la nature a-t-elle prévu cela ? Peut-être, dans sa sagesse animale, a-t-elle glissé l’envie derrière la peur, un désir vif, érectile, décuplé par le danger, une tension irrépressible qui assure le triomphe du sexe sur la mort ? Bref, la guerre était infiniment plus érotique que la dictature.