Il rit finement. Je le fixai alors dans les yeux.

— Ne perdez pas votre temps. Je ne vous dirai jamais mon nom ni ma nationalité. Je peux garder le silence pendant des mois, je l’ai déjà prouvé. Ce n’est pas vous qui gagnerez, ni moi non plus. Il paraît d’ailleurs que c’est ça, la guerre moderne, une guerre sans vainqueurs ni vaincus. Juste la guerre.

— Quoi d’autre ?

— Je ne supporte plus les interrogatoires. Je ne peux pas m’empêcher de penser que ce sont les criminels qu’on cuisine ainsi.

— Qui nous assure que vous ne l’êtes pas, criminel ?

— Je suis un cas non prévu par la loi, mais pas contre la loi.

— J’ai peur de très bien vous comprendre.

Je levai un sourcil, son regard m’envoya une compassion profonde, tangible. Du coup, troublé, je cessai mon soliloque.

Se relevant, il me proposa une cigarette que je refusai ; il l’alluma pour lui et tira dessus avec volupté. À voir son plaisir, je songeai à Leila et esquissai un sourire. Après quelques bouffées, il se tourna vers moi.

— J’aime mon métier, monsieur, car j’aime lutter contre le crime. Or, en face de vous, je n’ai pas l’impression d’exercer mon métier. Outre que je perds mon temps, je perds ma foi… oui, ma foi en mon devoir !

Il se dérida, presque charmeur.

— Vous n’aimeriez pas ça, vous, que je perde ma foi ?

Je tremblai. Où voulait-il en venir ?

— Voyez, monsieur, les frontières, tant qu’elles existent, il faut les respecter, et les faire respecter. Mais on a bien le droit de se demander pourquoi elles existent. Et sont-elles une bonne solution aux problèmes humains ? Ériger des frontières, est-ce la seule manière pour les hommes de vivre ensemble ?

M’étonnant du tour que prenait la conversation, je répondis néanmoins :

— Jusqu’ici il n’y en a pas eu d’autre.

— Même si c’est la seule manière, est-ce la bonne ? L’histoire humaine, c’est l’histoire de frontières qui se déplacent. Qu’est-ce que le progrès sinon la raréfaction des frontières ? Il y a plusieurs millénaires, les frontières se dressaient à la porte de chaque village, elles étaient alors très nombreuses ; puis elles se sont élargies pour cerner des tribus, des ethnies, des peuples ; toujours plus rares et élastiques, elles cernèrent ensuite plusieurs groupes dans l’espace d’une nation. Plus récemment, elles ont dépassé les nations, soit par le fédéralisme dans le cas des États-Unis, soit par des traités comme celui qui fonde l’Europe. En bonne logique, cela devrait continuer. Mon métier est absurde, il n’a aucun avenir. Les frontières vont disparaître, ou s’étendre à des territoires plus larges.

— Quelle en serait la limite ?

— Le continent.

— Il ne resterait que les frontières naturelles, celles de la mer et de la terre ?

— Oui.

— Les gens ont quand même besoin de dire « nous » pour exister : nous les Américains, nous les Africains, nous les Européens.

— Ne peuvent-ils pas essayer « nous les hommes » ? s’interrogea l’officier.

— Alors ce serait contre les animaux.

— Dans ce cas-là, pour les inclure encore, ils pourraient tenter « nous les êtres vivants » ?

— Vous êtes un grand rêveur, monsieur l’officier, vous devriez changer d’affectation : le ministère de la Justice vous conviendrait mieux que la Défense du territoire !

Il sembla se réveiller et, gêné, s’esclaffa avec maladresse. S’asseyant sur la table, il se pencha vers moi.

— À mes yeux, vous n’êtes pas un paria.

— Du bluff ! Si je saute par la fenêtre, vous allez me tirer dessus.

Ulysse from Bagdad
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