Le local bourdonnait de bruits, de langues, d’odeurs exotiques ; les horaires de chacun différaient, heures de sommeil, heures de conversation, heures de pratiques sexuelles. Si quelqu’un s’en plaignait, le mot d’ordre consistait à répondre : « Que celui qui veut être chez lui retourne chez lui ! »
— Babel ! Toujours Babel…, me glissa Leila dans l’oreille avec un sourire tendre.
Malgré cet environnement, nous passâmes une nuit merveilleuse, Leila et moi, dans son cagibi, sur un lit de cartons, car, nous comportant comme si nous étions mariés, nous connûmes notre premier moment ensemble. Nos corps nous rendirent ce que nous avions perdu, notre jeunesse, la douceur, le plaisir, l’avenir. Nous étions heureux comme jamais sous les étoiles que l’étroit vasistas ne nous montrait même pas.
Au matin, Leila grelottait de bonheur entre mes bras.
Moi, j’avais l’impression d’être le héros d’une histoire que je maîtrisais enfin.
Les jours suivants nous offrirent une intense sérénité. Alors que nous aurions eu cent raisons d’être tristes – il pleuvait sans cesse, la police musclait ses interpellations près du port, nous manquions d’argent et de nourriture, la maison grouillait de cafards entre puanteurs et immondices –, Leila et moi filions le parfait amour sur une mer paisible.
Au matin, elle partait travailler chez une brodeuse qui l’employait contre quelques centimes et son pain de la veille, moi je cherchais un petit job tout en traquant les moyens de prendre un bateau pour l’Angleterre.
J’avais apprivoisé Pauline, le contact de Schoelcher, une femme rousse, à la peau laiteuse, l’humeur plus vive et plus variée qu’un feuillage au vent, qui, dans un bâtiment en préfabriqué embaumant le café trop réchauffé, aidait les sans-papiers à remplir les imprimés officiels. Sous prétexte qu’elle avait un diplôme d’infirmière, elle soignait aussi, à proportion de ses faibles moyens, les plus mal en point d’entre nous.
Pauline m’appréciait car, ne lui posant pas de problème spécifique, j’allégeais ses tâches les plus ingrates, lorsqu’il fallait enlever des chaussures tenant aux pieds depuis des semaines, lorsqu’il fallait nettoyer les corps autour des plaies, lorsque le musulman timide ne voulait pas se déshabiller devant une femme.
En échange, Pauline me donnait des conseils pour subsister, éviter les policiers et préparer mon éventuel départ. Fille de pasteur, elle ne croyait plus en Dieu mais toujours en l’hospitalité. L’injustice l’indignait.
— Surtout la vôtre, Saad, celle que vous subissez, vous, les clandestins, parce que votre malheur personne ne veut le voir. La pauvreté, c’est une maison à étages. En haut, à l’étage noble, il y a le chômeur ; c’est le pauvre accidentel, le travailleur privé d’emploi par les circonstances ; soyons clairs, on l’aime bien, le chômeur, on compatit avec lui, car sa pauvreté nous dérange peu dans la mesure où elle est provisoire. En dessous, à l’étage inférieur, il y a le pauvre méritant, celui qui travaille mais dont le salaire se révèle insuffisant pour vivre ; celui-là, on le tolère avec bienveillance, on lui aurait volontiers suggéré de ne jamais accepter un poste si mal rémunéré, or on se tait car, si ce n’est pas l’idiot du village, c’est l’idiot de la société, il nous offre le constant plaisir de nous sentir plus intelligent que lui. Plus bas, aux étages déclassés, il y a les pauvres par inadaptation, les clochards, les mendiants, ceux qui se montrent incapables de travailler ou de se socialiser ; ceux-là, ils ne nous effraient pas car, s’excluant par eux-mêmes du système, ils le confortent. Ailleurs dans la maison, ceux qui font peur, ceux qui inquiètent, ce sont les pauvres irréguliers, les sans-papiers, les clandestins comme toi, squattant les caves, les escaliers, la cour, ces migrants économiques qui fuient un pays où, paraît-il, il n’y aurait pas de travail. Qui nous le prouve d’abord, hein ? Comment s’arrangent ceux qui sont restés ? Ne sont-ils pas venus plutôt nous voler ? Des malfaiteurs ! Au minimum, des parasites ! Des teigneux qui survivent à tout, l’illégalité, la précarité, les intempéries, le danger, l’ignorance de la langue ! Des rescapés suspects… Car mes contemporains aiment mieux penser les pauvres cons que débrouillards, ils les préfèrent idiots à courageux. Les gens comme toi, ils gênent, on s’en détourne, on préfère oublier qu’ils sont là, on ne cherche pas de solutions pour eux. Puisqu’ils se démerdent seuls, pourquoi les aider ? Même si leur vie ici est rude, elle est meilleure que là-bas, non ? Sinon, ils repartiraient, non ? Bon, alors qu’ils se taisent, qu’on ne les entende pas, qu’on ne les voie pas, et on oubliera leur présence… Qu’ils vivent, mais avec la discrétion d’un mort. Là, mon cher Saad, on vous adresse, à vous, la pire des insultes : l’indifférence. On se comporte comme si vous n’étiez pas là, comme si vous ne souffriez pas quand il fait froid, comme si vous ne saigniez pas lorsqu’on vous blesse. C’est là que commence la barbarie, Saad : quand on ne se reconnaît plus dans l’autre, quand on désigne des sous-hommes, quand on classe l’humain de façon hiérarchique et qu’on exclut certains de l’humanité. Moi j’ai toujours choisi la civilisation contre la barbarie. Et tant qu’il y aura des « gens qui ont droit à » et des « gens qui n’ont pas droit à », il y aura barbarie. Je sais qu’avec mon action pour vous, je risque cinq ans de prison. Tant pis ! Tant mieux ! Que les barbares me foutent en tôle ! Ils ne me cloueront pas le bec ! Je recommencerai en sortant ! La civilisation se trahit elle-même tant qu’elle désigne des « autres », des « moins bien », des « aspirants au progrès ». Aucune civilisation digne de ce nom ne devrait exiger des certificats de naissance.