Ce détail me détendit.
Malgré moi, j’éprouvai une bouffée de tendresse pour ces femmes qui avaient déjà accompli une partie de leur vie, je les imaginai dotées d’enfants, de petits-enfants, de maris morts, impotents ou insupportables, je les aperçus, vacillantes, pitoyables mais joyeuses, à l’issue d’une existence ennuyeuse, et soudain la sympathie m’envahit.
— D’où viens-tu, beau ténébreux ?
La naine flamboyante n’avait pas attendu pour me harponner.
— De Bagdad.
— Ça tombe bien, je m’appelle Shéhérazade. Viens, je te paie un sorbet avec un thé.
Elle me conduisit tel un trophée jusqu’à sa table. Une vieille poupée blonde, qui cachait mal dans un sari la douloureuse surabondance des corps nourris de loukoums et de miel, commenta en grognant :
— Ce sont toujours les laiderons qui ont le plus d’audace.
À partir de cet instant, je coulai chaque après-midi des heures agréables à « La Grotte ». Quoique je dansasse peu – et mal –, les clientes se disputaient ma compagnie. À la différence d’autres gigolos qui jouaient davantage leur rôle – œillades assassines, excellents pas, cambrure avantageuse, galanterie minutieuse –, j’étais apprécié pour mon naturel paisible, ma gentillesse, la mémoire que je conservais de chaque conversation, le fait que j’étais sans doute le seul homme à ne pas me forcer à leur sourire. En réalité, j’éprouvais du plaisir à retrouver mon club de vieilles amies.
Rares étaient celles qui désiraient davantage que ce que je leur offrais. Dans la pénombre de « La Grotte », après des heures de préparation pendant lesquelles elles s’étaient attachées à crêper leur chignon, raffermir leur cou avec un collier de chien, peindre leur visage de fard, gainer leur ventre d’un corset puis enfiler des vêtements très ajustés qui leur rendaient un galbe, elles savaient qu’elles créaient l’illusion ; en se faufilant au dancing, elles pénétraient dans un théâtre où tout était faux, elles, moi, les danseurs, nos flirts, le glamour ; en glissant sur la piste, elles devenaient comédiennes, comédiennes d’elles-mêmes, jouant leur beauté, leur souplesse, leur jeunesse. Aucune n’aurait pris le risque idiot d’interrompre le spectacle en dénudant sa chair.
Boubacar se réjouit : je rapportais des miettes au squat. Mes compagnons africains, eux, éprouvaient d’énormes difficultés à survivre car, ils craignaient de quitter l’appartement aux plafonds hauts, moulés, et pour éviter les contrôles de police préféraient se terrer entre ses lambris d’acajou arrachés, les vestiges de parquet, les tas de détritus. Quant aux courageux qui s’aventuraient dehors, lorsque le racisme ne les repoussait pas – sales nègres –, ils étaient exploités par des patrons odieux qui ne leur reconnaissaient ni le droit de se reposer, ni celui d’être payés d’un salaire décent, ni celui de protester, aucun droit sinon celui de se taire. À cela s’ajoutait un obstacle qui venait d’eux : ils refusaient d’apprendre l’arabe d’Égypte car cela aurait signifié qu’ils acceptaient de rester dans ce pays. Boub en était réduit à trier des déchets, ce qui lui octroyait à peine un repas rachitique.
À la nuit, parfois, parce qu’ils avaient bu une bière, les Africains me racontaient « l’origine ». Nous appelions « l’origine » le récit, entrecoupé de mauvaises toux, qui expliquait pourquoi chacun de nous avait fini par échouer ici. Leurs « origines » m’épouvantaient. En comparaison, mon enfance en Irak, mes deuils, notre misère, le chaos que j’avais fui paraissaient un conte de fées, un film de Bollywood. À les écouter, je voyais défiler les troupes de Taylor au Liberia nouveau, massacrant les femmes et les jeunes filles après les avoir violées, coupant ensuite à la machette les bras et jambes des anciens, puis abattant les jeunes hommes à la kalachnikov. Seul Boub se taisait, minéral, impénétrable, au point que je ne sus jamais si les dents qui lui manquaient témoignaient d’une violence ou d’un manque de soins.
Par contraste, « la Grotte » m’offrait un refuge futile et bienveillant. Très vite, je me rendis compte que je devais éviter d’intégrer ces histoires sinistres à mes bavardages avec les Égyptiennes ; d’ailleurs je n’avais pas besoin d’avoir de la conversation, il suffisait que je les écoute et que, par intermittence, je leur parle d’elles.