— Tu l’es déjà, frère, si tu t’occupes de ta famille.

— Ce n’est pas assez. Je veux plus. Je veux tuer. Je veux me battre.

Les mots jaillissaient seuls, je les découvrais au fur et à mesure que je les prononçais. Certes, à l’origine, mon discours avait été fabriqué de façon volontaire, mais une partie de moi le produisait sans effort, une partie de moi s’y exprimait, une partie de moi ne mentait pas, voire s’épanouissait en ces paroles d’exécration.

Il m’écouta déblatérer pendant une dizaine de minutes sans décrocher. De temps en temps, il jetait un rapide coup d’œil aux autres. « Le connaissez-vous ? », demandaient ses pupilles noires ; les rôdeurs secouaient négativement le front.

Enfin, il soupira et me coupa :

— Pourquoi aujourd’hui ?

— Que…

— Comment ne t’es-tu pas engagé avant pour défendre ton pays ? Pourquoi n’es-tu pas déjà embusqué derrière une barricade ?

Je n’avais pas prévu cette question ; cependant la part virulente en moi, celle qui se voulait islamiste, trouva sans difficulté l’explication :

— Je respectais mon père qui tenait à ce que j’achève mes études de droit. C’était un homme pieux, vénérable, si brave que j’aurais été un porc de lui désobéir. Maintenant qu’il est mort – assassiné par ces salauds d’Américains –, je n’ai plus de raisons de me freiner.

Convaincu, il hocha le chef.

— À sept heures, ce soir, devant le café Saïd.

Et il s’éloigna avec une prestesse hallucinante, rapidité qui attestait qu’auparavant il avait vraiment pris le temps de m’écouter.

« C’est gagné ! » pensai-je. Quoiqu’il restât beaucoup d’inconnu sur mon chemin, j’attendis le soir avec fébrilité en me posant cent questions : comment éviter qu’ils me confient une mission ici ? Comment les inciter à me pousser hors des frontières ? La suite des événements allait m’apprendre que, parmi ces cent questions, je ne m’étais pas posé la bonne. Mais j’anticipe…

À sept heures, je me postai devant le café Saïd où je me morfondis en éprouvant le sentiment d’être épié ; plusieurs sbires traversaient la place, à dessein me semblait-il, ils déboulaient, me dévisageaient, puis repartaient ; peut-être des informateurs envoyés pour m’identifier.

À huit heures, l’homme à la barbe découpée en mâchoires de requin surgit, passa sur ma droite et me glissa, sans s’attarder :

— Suis-moi comme si tu ne me connaissais pas.

Il progressa dans un dédale de rues, puis vira quatre fois autour d’un bloc de bâtiments. Quel sens avait cette déambulation ? Me signalait-il à quelques-uns ? Vérifiait-il que personne ne me filait ?

Enfin, il se précipita en courant dans une venelle. Je m’y engouffrai, craignant de le perdre, lorsqu’un coup de poing m’arrêta et m’envoya à terre.

— C’est lui !

Le colosse qui m’avait étalé me désignait à quatre autres colosses, lesquels se jetèrent sur moi, me bâillonnèrent, me lièrent jambes et bras. Après quoi, ils me lancèrent dans le coffre d’une voiture, aussi négligemment qu’un ballot de linge. L’un m’ordonna de tasser ma tête. Le capot s’abattit sur moi.

Noir complet.

Moteur. Route. Cahot. Coups de freins. Accélération. Point mort. Palabres. Moteur coupé. Cris. Insultes. Cavalcade. Portières qui claquent. Redémarrage. Moteur. Route. Chemins. Cahot. Pierrailles. Long trajet.

Stop.

La lumière revient, c’est celle d’une lampe-torche dans la nuit. Elle m’aveugle. Les hommes m’aident à sortir, coupent les liens enserrant mes chevilles et me commandent de les suivre. Où suis-je ?

Ulysse from Bagdad
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