13

En me réveillant ce matin-là, lové au creux d’un fossé entre deux champs, le corps trempé de rosée, les choses me sont apparues avec netteté tandis que je fixais le ciel. L’homme lutte contre la peur mais, contrairement à ce qu’on répète toujours, cette peur n’est pas celle de la mort, car la peur de la mort, tout le monde ne l’éprouve pas, certains n’ayant aucune imagination, d’autres se croyant immortels, d’autres encore espérant des rencontres merveilleuses après leur trépas ; la seule peur universelle, la peur unique, celle qui conduit toutes nos pensées, c’est la peur de n’être rien. Parce que chaque individu a éprouvé ceci, ne fut-ce qu’une seconde au cours d’une journée : se rendre compte que, par nature, ne lui appartient aucune des identités qui le définissent, qu’il aurait pu ne pas être doté de ce qui le caractérise, qu’il s’en est fallu d’un cheveu qu’il naisse ailleurs, apprenne une autre langue, reçoive une éducation religieuse différente, qu’on l’élève dans une autre culture, qu’on l’instruise dans une autre idéologie, avec d’autres parents, d’autres tuteurs, d’autres modèles. Vertige !

Moi, le clandestin, je leur rappelle cela. Le vide. Le hasard qui les fonde. À tous. C’est pour ça qu’ils me haïssent. Parce que je rôde dans leurs villes, parce que je squatte leurs bâtiments désaffectés, parce que j’accepte le travail qu’ils refusent, je leur dis, aux Européens, que j’aimerais être à leur place, que les privilèges que le sort aveugle leur a donnés, je voudrais les acquérir ; en face de moi, ils réalisent qu’ils ont de la chance, qu’ils ont tiré un bon numéro, que le couperet fatal leur est passé au ras des fesses, et se souvenir de cette première et constitutive fragilité les glace, les paralyse. Car les hommes tentent, pour oublier le vide, de se donner de la consistance, de croire qu’ils appartiennent pour des raisons profondes, immuables, à une langue, une nation, une région, une race, une morale, une histoire, une idéologie, une religion. Or, malgré ces maquillages, chaque fois que l’homme s'analyse, ou chaque fois qu’un clandestin s’approche de lui, les illusions s’effacent, il aperçoit le vide : il aurait pu ne pas être ainsi, ne pas être italien, ne pas être chrétien, ne pas… Les identités qu’il cumule et qui lui accordent de la densité, il sait au fond de lui qu’il s’est borné à les recevoir, puis à les transmettre. Il n’est que le sable qu’on a versé en lui ; de lui-même, il n’est rien.

Me relevant, je me débarrassai des brins d’herbe qui avaient collé à ma chemise et décidai de ne pas attendre pour agir.

En escaladant une barrière, je gagnai une aire de repos pour automobilistes, plantée entre une station-service et un motel ; convaincu que je devais disparaître avant que les policiers me retrouvent, j’étudiai la situation.

Partir à pied dans la montagne, selon la suggestion de l’officier, supposait que je me procure un plan et que je marche plusieurs jours : autant d’occasions d’être reconnu. N’y avait-il pas un moyen différent ?

Assis entre des buissons, sur une butte de terre qui dominait le parking, je me massai les pieds pour mieux réfléchir.

— Te souviens-tu, fils, de l’épisode d’Ulysse et des moutons ?

— Bonsoir, Papa. Je suis ravi de te voir mais l’heure n’est pas à la littérature.

— La littérature est plus utile que tu ne te le figures. Comment aurais-je séduit ta mère si je ne lui avais pas récité des poèmes d’amour ? Si je n’avais pas appris dans les livres à exprimer mes sentiments ? Et si je n’avais pas toujours mille histoires à lui susurrer ?

— Je m’en fous ! Les mérites de la littérature dans la vie de couple, c’est un sujet exotique qui ne me sert à rien aujourd’hui.

— Fils, tu ne comprends jamais ton père. Je t’apportais une solution en te mentionnant la fable d’Ulysse et des moutons.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Non, trop tard. Tu m’as persuadé que je dérange.

Ulysse from Bagdad
chapter.xhtml
chapter1.xhtml
chapter2.xhtml
chapter3.xhtml
chapter4.xhtml
chapter5.xhtml
chapter6.xhtml
chapter7.xhtml
chapter8.xhtml
chapter9.xhtml
chapter10.xhtml
chapter11.xhtml
chapter12.xhtml
chapter13.xhtml
chapter14.xhtml
chapter15.xhtml
chapter16.xhtml
chapter17.xhtml
chapter18.xhtml
chapter19.xhtml
chapter20.xhtml
chapter21.xhtml
chapter22.xhtml
chapter23.xhtml
chapter24.xhtml
chapter25.xhtml
chapter26.xhtml
chapter27.xhtml
chapter28.xhtml
chapter29.xhtml
chapter30.xhtml
chapter31.xhtml
chapter32.xhtml
chapter33.xhtml
chapter34.xhtml
chapter35.xhtml
chapter36.xhtml
chapter37.xhtml
chapter38.xhtml
chapter39.xhtml
chapter40.xhtml
chapter41.xhtml
chapter42.xhtml
chapter43.xhtml
chapter44.xhtml
chapter45.xhtml
chapter46.xhtml
chapter47.xhtml
chapter48.xhtml
chapter49.xhtml
chapter50.xhtml
chapter51.xhtml
chapter52.xhtml
chapter53.xhtml
chapter54.xhtml
chapter55.xhtml
chapter56.xhtml
chapter57.xhtml
chapter58.xhtml
chapter59.xhtml
chapter60.xhtml
chapter61.xhtml
chapter62.xhtml
chapter63.xhtml
chapter64.xhtml
chapter65.xhtml
chapter66.xhtml
chapter67.xhtml
chapter68.xhtml
chapter69.xhtml
chapter70.xhtml
chapter71.xhtml
chapter72.xhtml
chapter73.xhtml
chapter74.xhtml
chapter75.xhtml
chapter76.xhtml
chapter77.xhtml
chapter78.xhtml
chapter79.xhtml
chapter80.xhtml
chapter81.xhtml
chapter82.xhtml
chapter83.xhtml
chapter84.xhtml
chapter85.xhtml
chapter86.xhtml
chapter87.xhtml
chapter88.xhtml
chapter89.xhtml
chapter90.xhtml
chapter91.xhtml
chapter92.xhtml
chapter93.xhtml
chapter94.xhtml
chapter95.xhtml
chapter96.xhtml
chapter97.xhtml
chapter98.xhtml
chapter99.xhtml
chapter100.xhtml
chapter101.xhtml
chapter102.xhtml
chapter103.xhtml
chapter104.xhtml
chapter105.xhtml
chapter106.xhtml
chapter107.xhtml
chapter108.xhtml
chapter109.xhtml
chapter110.xhtml
chapter111.xhtml
chapter112.xhtml
chapter113.xhtml
chapter114.xhtml
chapter115.xhtml
chapter116.xhtml