— Tu as un plan ?

— Oui.

— Lequel ?

— Je ne vois pas pourquoi je te le donnerais.

— Au nom de l’amitié.

— Tu n’es pas mon ami.

— Pas encore.

— Et je ne vois ni comment ni pourquoi tu le deviendrais.

— Chiche ?

Surpris par mon audace tranquille, il éclata de rire. Je lui proposai donc de l’emmener dîner en précisant « J’invite » ; à quoi il rétorqua qu’il avait toujours du temps à consacrer à ses futurs amis.

Léopold – tel était son nom – venait de Côte-d’Ivoire. Après des tribulations différentes des miennes, mais aussi compliquées, il voulait rejoindre Paris.

— Je suis philosophe, m’annonça-t-il dès le deuxième plat.

— Diplômé de philosophie ?

— Non, comment veux-tu ? Je n’avais pas le temps de m’instruire. Il fallait que je nourrisse la famille. Même en courant partout, d’ailleurs, je n’y arrivais pas.

— Alors pourquoi prétends-tu être philosophe ?

— Parce qu’il faut être philosophe pour vivre la vie que je vis, s’exclama-t-il. Avant, en Côte-d’Ivoire, comme aujourd’hui, en clandestin. Mon rêve, c’est de devenir philosophe à Paris.

— Enseigner la philosophie à Paris ?

— Mais qu’est-ce que tu me racontes, avec tes histoires de cours, d’école, d’université à tout bout de champ ! Philosophe à Paris, ça veut dire que j’exercerai ma philosophie sur le macadam et le pavé parisiens.

— Sous les ponts, par exemple ?

— Voilà.

— Avec les clochards ?

— Enfin, tu saisis ! Parce que si eux, les clochards, n’ont pas atteint le sommet de la philosophie, alors c’est que je n’ai rien compris à la philosophie.

J’acquiesçai. Léopold continuait à manger et à parler avec une voracité inépuisable.

— Tu vois, moi je veux juste trouver une petite place peinarde en France, mais je ne veux pas devenir français ni européen, sauf pour les papiers. Parce que, franchement, je ne pourrai jamais attraper la mentalité.

— La mentalité européenne ?

— Oui. Je suis trop gentil, trop gourmand, trop simple. Moi j’aime la vie, j’aime la paix. Je suis incapable, comme eux, d’adorer la guerre.

— Tu plaisantes ?

— Sois lucide, l’ami. Les Européens adorent les massacres, ils raffolent des bombes et de l’odeur de la poudre. La preuve ? Tous les trente ans ils font une guerre, ils ont du mal à patienter plus. Même en temps de paix, ils n’aiment que la musique militaire ; quand le tambour résonne et que le clairon attaque leurs hymnes nationaux, ils ont les larmes aux yeux, dis, ils se mettent à pleurer, ils débordent de sentiments, on croirait qu’on leur fait écouter une chanson d’amour. Non, c’est clair, ils aiment la guerre, le combat, la conquête. Et le pire, sais-tu pourquoi les Européens font la guerre, tuent, se tuent ? Par ennui. Parce qu’ils n’ont pas d’idéaux. Ils font les guerres pour se sauver de l’emmerdement, ils font les guerres pour échapper au désespoir, ils font les guerres pour se régénérer.

— Tu exagères. L’Europe vit en paix depuis soixante ans.

— Justement ! Ils se sont trop longtemps éloignés de la guerre : aujourd’hui leurs jeunes sont au bord du suicide, leurs adolescents courent après les moyens de se supprimer.

— Non, ils ont changé. En ce moment, ça va mieux.

Ulysse from Bagdad
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