Ensuite, on nous rassembla de nouveau dans la cour et l’on nous pria d’embarquer.
— Où est la deuxième camionnette ? s’indigna l’Albanais qui se débrouillait en italien.
— Tout le monde à l’arrière. Celui qui n’est pas content n’a qu’à retourner dans son squat.
Il y eut un murmure de grogne mais aucun de nous n’eut l’envie de protester davantage. À quoi bon ? Si c’était notre pays que nous fuyions à l’origine, désormais c’était aussi ceci, cette clandestinité, cet esclavage, cette emprise des mafieux, ces traitements qui nous ravalaient au rang de bestiaux. Chacun grimpa. Mieux valait se comporter une ultime fois comme du bétail pour échapper au troupeau…
Nous nous agglutinâmes. De toute façon, il n’y avait que deux solutions : soit nous empiler à l’horizontale avec la certitude qu’étoufferaient ceux du dessous, soit nous serrer, le bras de l’un dans les côtes de l’autre, les épaules de celui-ci dans les omoplates de celui-là. Heureusement, chacun, par respect pour lui-même et ses compagnons, s’était astiqué pour la route ; les vêtements n’empestaient pas la sueur ou le gras, les peaux ne sentaient ni la crasse ni l’urine, seuls certains épidermes exhalaient des relents de cuisine épicée, aillée. Rien d’insupportable.
Je crus cauchemarder lorsque les mafieux approchèrent une palette supportant deux mètres cubes de boîtes qu’ils commencèrent à empiler à l’arrière.
Il n’y avait déjà pas de place pour nous.
Chacun, dans sa langue, se mit à regimber. La révolte grondait.
Aussitôt, le chauffeur agrippa les deux premiers clandestins à sa portée, les tira avec brutalité et les plaqua au sol.
— Ça ne vous plaît pas ? Alors vous restez ici.
Notre mutinerie cessa net.
Les deux rejetés se relevèrent, bafouillèrent qu’ils regrettaient leurs paroles et s’employèrent à remonter.
Or les mafieux les retinrent, continuant d’empiler les emballages à biscuits, lesquels, à l’instar d’un mur de briques, étaient censés nous protéger d’un contrôle policier.
Quand les deux Noirs comprirent qu’ils allaient être exclus du voyage, ils se mirent à crier, à supplier, à pleurer ; l’un arracha ses baskets et sortit de la semelle de nouveaux billets.
Les mafieux demeuraient inflexibles.
Nous, lâches, nous nous taisions. Nous avions saisi que c’était à ce prix, l’exclusion des deux Noirs, qu’ils achetaient notre docilité. Broyés les uns contre les autres dans la camionnette, nous nous considérions comme des privilégiés.
— Ne faites jamais le moindre bruit, ne m’appelez pas, ne tapez pas sur la tôle, réglez vos problèmes discrètement, brailla le chauffeur. Je risque ma vie autant que vous. Voire plus. Vous, si ça tourne mal, vous perdez votre argent et vous retournez chez vous ; moi, cachot ! Alors fermez vos gueules jusqu’au bout. Si vous respectez les consignes, tout se déroulera bien. Ceux qui ont compris traduisent à leurs camarades ; c’est votre intérêt d’être solidaires. Donc pas un geste, pas un mot. Et pissez dans vos bouteilles d’eau lorsque vous les aurez vidées. Je ne veux pas plus vous remarquer que mes biscuits, O.K. ?
Les portes claquèrent et nous emprisonnèrent dans une obscurité complète.
La voiture démarra. Nous entendîmes encore pendant quelques mètres les cris implorants des deux laissés-pour-compte. Puis plus rien.
Le chauffeur sadique emprunta un chemin défoncé pour baptiser ses passagers. À ma surprise, malgré les cahots, il n’était pas difficile de tenir debout dans la camionnette en marche tant la promiscuité nous collait les uns aux autres ; ce qui était difficile, c’était de respirer ; quoique grand, j’aplatis mon nez contre l’épaule d’un malabar nigérien.
Personne ne protestait. Puisque nous étions traités comme des animaux, nous mettions notre point d’honneur à nous conduire en hommes, sans nous plaindre, en nous arrangeant pour ne pas nous écraser. Bref, je n’ai jamais perçu autant de dignité que dans cette situation humiliante.