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Une semaine plus tard, Habib et Hatim me déposèrent, à demi conscient, au lieu de la livraison, un gras garage planté dans une banlieue du Caire si vaste, si bruyante, si animée, si riche d’odeurs saturées et variées, que je la pris aussitôt pour le centre.
— Bye, man, c’était un plaisir de voyager avec toi.
— Adieu, Saad. Dommage que tu ne veuilles pas persévérer, on formait une bonne équipe. Un seul conseil : ne retouche jamais à l’opium.
— Évite, man, évite. C’est trop grave, l’effet sur toi…
— T’as super-plané… Délire total ! On était presque jaloux, hein ?
— Ouais, jaloux, man, jaloux !
— Enfin, si tu changes d’avis, on reprend la voiture ici dans une semaine pour retourner à Bagdad. O.K. ? Une semaine. En attendant, salue ton père pour nous.
— Ouais, man, kisse ton père. Rigolo, le vieux, rigolo… Putain, ce qu’on s’est marré !
Pour être certain de ne pas les retrouver, je marchai plusieurs heures, droit devant moi, enchaînant les rues inconnues, parcourant des routes construites sur des piliers par-dessus d’autres routes, longeant d’innombrables immeubles en parpaing dont le dernier étage restait inachevé afin d’en ajouter d’autres au fil des ans, cherchant à effacer en mon esprit tout repère concernant l’endroit où ils m’avaient laissé.
Pourquoi parlaient-ils de mon père ? Leur était-il apparu ? M’avaient-ils entendu dialoguer avec lui pendant mes délires ?
D’ailleurs, où était-il ? Je m’aperçus qu’il ne m’avait pas visité depuis plusieurs jours.
Je m’assis près d’une bouche d’égout, posai mes chaussures et me malaxai les pieds. Papa ne vint pas. Je recommençai. En vain.
Me boudait-il à cause de l’opium ? Avait-il échoué à traverser la mer Rouge ? Comment se déplacent les morts ? L’avais-je perdu en montant sur l’eau ? La drogue aurait-elle détruit la possibilité qu’il revienne ?
Confus, je repris ma marche erratique.
Mes professeurs m’avaient décrit Le Caire comme une ville immense, ce qui était loin d’être juste : en réalité, Le Caire s’étend sur une surface si large que je n’ai jamais pu atteindre les limites de cette immensité. Quand on débarque dans la capitale égyptienne, on doit abandonner l’idée qu’on dominera l’espace, sacrifier cette sensation provinciale, archaïque, de savoir toujours où l’on est, où l’on va, qui l’on rencontrera. Ivre de ma liberté nouvelle, émerveillé de ne plus craindre un attentat-suicide, une attaque, un bombardement, heureux de lever les yeux vers un ciel où ne rôdaient pas des hélicoptères militaires, béat de marcher sur un sol sans éboulis, gravats, clous, poutres, os suspects, je me contentais d’avancer, nez au vent, pour explorer Le Caire avec mes pieds.
Son vacarme m’enchantait, sa pollution me ravissait, je contemplais la couche de brouillard jaune qui couronnait les toits comme un précieux diadème en poussière d’or, j’y repérais les parfums raffinés, sensuels, excessifs, d’une opulente cité. Avec volupté, je regardais les gens trotter, conduire, travailler, paresser. J’observais sans me sentir observé. Avec les quelques dollars qui demeuraient dans ma poche, je parvenais à me restaurer ; entre mes six prières que j’exécutais, méticuleux, je flânais ; le soir, je m’écroulais sous un porche pour dormir.
J’étais perdu au Caire, et comblé d’y perdre aussi mon temps.
Au bout de quatre jours, il ne me restait plus qu’un dollar. Les gouttes couvrirent mon front, des frissons levèrent les poils sur mes bras. Saad, que t’a-t-il pris ? As-tu oublié la mission que t’a confiée ta mère ?
Mon sang venait de dissiper les effets anesthésiants de l’opium, et je me rendais compte que j’avais mis mon projet en danger. Fouillant mon sac, je retrouvai l’adresse notée sur un morceau de papier, demandai aux passants comment m’y rendre. Après plusieurs échecs, je changeai mon dollar contre quelques billets locaux et ordonnai à un taxi clandestin de m’y acheminer.