— Rassure-toi, je l’ai volé à un voleur. Donc, je ne suis pas un malfaiteur mais un justicier.
— Tu voudrais que je te croie ? Qui as-tu dépouillé ?
— Le fossoyeur.
— Le pauvre…
— Tu rigoles ? Lui-même dépouille les morts.
— Quoi ? Les morts se font enterrer avec leur argent, ici, en Égypte ?
— Non, avec leur or. Regarde : c’est une dent !
Deux heures plus tard, dans un souk, lorsque j’enfilai mes nouveaux vêtements pour vérifier leur coupe dans le miroir, je constatai la justesse du proverbe en portant le tissu à mes narines : l’argent n’a pas d’odeur.
— Costume noir sur chemise blanche fendue, Saad, t’as l’air d’un pro de la gigole !
Ensuite, Boub m’emmena dans un quartier populaire du Caire où il me désigna une entrée surmontée de néons rubis et saphir indiquant « La Grotte, dancing ».
— Voilà. Tu descends sur la piste, tu t’accoudes au bar et tu attends qu’une femme propose de te payer à boire.
— Viens avec moi.
— Tu plaisantes ? Moi, on ne me laissera pas entrer. C’est une boîte pour verdâtres.
J’hésitai. La nouveauté de la situation m’intimidant, je tentai de gagner du temps.
— « La Grotte »… drôle d’appellation pour un dancing, non ?
— Pas pour un dancing de femmes.
— Celles qui rentrent n’ont pas l’air jeune.
— Ne rêve pas, Saad, y a marqué « dancing », pas « paradis ».
Il me dévisagea en roulant ses grands yeux où il y avait plus d’émail immaculé que d’iris marron.
— Tu te dégonfles ?
Une naine de quatre-vingts ans aux paupières fardées de khôl et d’azur, le corps sans taille ni cou couronné d’une perruque rousse ébouriffante, passa devant nous en chancelant sur des talons trop fins. Au seuil de la boîte, elle se retourna et me lança une œillade m’engageant à la retrouver bientôt. Je gémis.
— Pire, je ne suis pas gonflé du tout.
Boub dut se tenir les côtes pour ne pas se casser de rire : grâce à sa bonne humeur, je me convainquis que rien de ce qui s’annonçait n’était grave et, après une large inspiration, je traversai la rue pour entrer à « La Grotte ».
La fille du vestiaire, une longue bringue osseuse qui ressemblait à un héron, me détailla sans vergogne, jaugeant au centimètre près les éléments de mon physique. Avec une moue condescendante, elle me signifia que l’examen se révélait concluant et me notifia, d’un mouvement de narines, l’escalier que je devais emprunter.
En descendant, je fus attaqué par les parfums des clientes qui rivalisaient, parfums sucrés, parfums fleuris, musc, ambre, tubéreuse, patchouli : à la dernière marche, je me sentais déjà saoul.
« La Grotte » déployait une vaste piste de danse, plancher rond autour duquel des tables et des chaises offraient la possibilité de boire et de se reposer. De courtes lampes aux abat-jour en tissu perlé distillaient une lumière rare, rose et tamisée tandis qu’un long bar occupait le mur du fond, nanti de quelques néons cramoisis qui, ajoutant leurs reflets de luxure aux bouteilles d’alcools forts, affichaient un caractère plus érotique, voire agressif. De voluptueuses coquilles marines renfermant des cierges bruns achevaient la suggestion.
Dans une niche, sur le côté gauche, un orchestre jouait des standards avec la fermeté compassée de l’automatisme, groupe composé de cinq musiciens hors d’âge en chemises et pantalons foncés, à la peau de momie, aux poils teints.
Mon arrivée braqua les regards sur moi. Une cinquantaine de femmes coquettes, maquillées, coiffées, la taille serrée dans des robes propices à la danse, battirent des cils en m’examinant. Toutes avaient dû voir le jour entre la naissance de ma grand-mère et celle de ma mère.