Je me souviens qu’un samedi de janvier où, levés tôt, nous devions nous rendre chez un oncle qui séjournait loin, il me demanda en se rasant :
— Alors, mon fils, tel le divin Ulysse, tu frémis devant l’aurore aux doigts de rose, non ?
— Pardon, Papa ?
— Tu ne te gèles pas le cul à cinq heures du matin ?
Résultat : j’adorais la compagnie de notre père car il s’exprimait toujours de façon imagée.
À ma mère, je n’avais pas l’impression d’obéir ; je l’aimais tant que, quoi qu’elle décidât, je tombais d’accord. Nous constituions une personne avec deux corps : ses souhaits devenaient mes désirs, ses soupirs pouvaient couler en larmes de mes yeux, sa joie me procurait l’extase.
Quoique surprises par cette entente singulière, mes sœurs la respectaient. Comme j’étais l’unique garçon et qu’elles concevaient, elles aussi, leur future vie auprès d’un mâle unique, elles justifiaient par le sexe mon statut privilégié et ne me jalousaient pas ; au contraire, elles rivalisaient pour décrocher ma préférence.
On comprendra donc que j’ai poussé au Paradis. Cet enclos merveilleux peuplé de femmes dévouées, d’un père cocasse, d’un Dieu en voyage et d’un despote tenu à distance respectueuse par les murs de notre foyer, abrita mon bonheur jusqu’à mes onze ans.
Si l’enfance s’accommode des maîtres absolus, l’adolescence les débusque et les hait. La conscience politique me poussa avec les poils.
Mon oncle Naguib, le frère de ma mère, fut arrêté un matin par les hommes du Président. Écroué, torturé une fois, remis en prison, torturé une deuxième fois, redéposé au fond d’une cellule, affamé, il finit par être jeté à la rue cinq semaines plus tard, faible, infirme, en sang, une carcasse de viande destinée aux chiens affamés. Une voisine le reconnut heureusement, chassa les animaux et nous prévint à temps.
À la maison, ma mère et mes sœurs prodiguèrent à Naguib leurs soins affectueux pour qu’il guérisse, d’autant qu’il avait déjà perdu un œil et une oreille. Fiévreux, délirant, cauchemardant en rafales, Naguib geignit pendant plusieurs jours avant de retrouver l’usage de la parole. Il nous raconta ce qui lui était arrivé. Son récit se révéla sommaire : les colosses l’avaient insulté, assoiffé, privé de nourriture, frappé pendant des heures en se dispensant de lui exposer ce qu’ils lui reprochaient. « Traître ! », « Espion », « Porc à la solde de l’Amérique », « Salaud payé par Israël », voilà les rares mots qu’il avait saisis entre les coups de ceinture, les coups de pied, les coups de matraque cloutée. Des insultes banales, chez nous. Naguib avait deviné qu’on le croyait coupable, mais coupable de quoi ? Il souffrait tant qu’il avait supplié ses tourmenteurs de l’orienter, leur promettant qu’il avouerait ensuite tout ce qu’ils voudraient, oui, tout, juste pour stopper le mal. En vain ! Naguib les décevait, telle fut l’unique idée claire qu’il éprouva entre ses douleurs : le torturer décevait ses bourreaux.