77.
Je suis brutalement tiré de mon sommeil par cette espèce de curieux syllogisme :
a) je rêve d’être un garçon normal ;
b) je veux que tout le monde m’aime inconditionnellement ;
c) ce désir est impossible.
Mon attente demeure irréalisable et je cherche vainement à la concrétiser. De là ce mécontentement tenace. Décidément, j’exige à cor et à cri un amour absolu, une reconnaissance universelle. Pourquoi m’étonner de souffrir autant ?
Je mendie auprès du premier venu une tendresse infinie. D’où me vient ce vouloir effréné ? Je me veux unanimement apprécié. Que tout le monde m’adore, et me désire, voilà le fantasme ! Et j’ai la faiblesse de croire que le plus court chemin vers la reconnaissance réside dans une belle apparence.
Grossière erreur que celle qui consiste à chercher dans le paraître ou la normalité un amour inconditionnel que seul Dieu peut prodiguer. S’il désire trop, s’il désire mal, même le plus bel homme du monde souffre.
La perspective de renoncer à mon rêve fou, à ma bizarre ambition pour m’accepter tel que je suis… oui, tout cela me remplit de joie.
Mais quelle voie emprunter ?
Partir du réel sans doute, par exemple du regard d’Augustin et de Victorine. Il y a peu, je me suis livré à un père jésuite croisé à Oxford. Il m’a posé cette question simple : « Quel regard te parle le plus de Dieu ? Les yeux que tu fuis dans les transports publics ou ceux de tes enfants ? » Par leur simple présence, mes enfants, mon épouse, les amis me délivrent tendrement du délire qui me laisse croire que je ne suis pas assez aimé. À force de réclamer que les autres me reconnaissent et me distinguent, je me prive de l’immense affection que je reçois pour de vrai.
Donc, quitter le royaume imaginaire, abandonner peu à peu l’illusion d’une satisfaction totale, et faire que la vie devienne vraiment plus légère et que je puisse redécouvrir les mille occasions de me réjouir. Oui, ma joie ne pourrait que renaître d’un tel dépouillement, elle tempérerait toutes ces attentes irréalistes et ferait son miel de ce qui est.
Si, avant tout, elle est un état d’esprit, je devine qu’il ne suffit pas de posséder un corps qui réponde aux normes pour goûter la béatitude. Le cœur sera-t-il en mesure de prendre en compte ce que la raison comprend ? Quoi qu’il en soit, je vois qu’un attachement commence à céder.
Je viens de parcourir le micro-trottoir et m’aperçois que je ne suis pas le seul à idéaliser l’autre. Le refus de son corps serait-il une maladie commune ? Voilà qui me rapproche encore davantage de Spinoza et de sa critique de l’imagination : bien qu’elle puisse être un véritable outil de vie et que, dans certaines épreuves, elle contribue à dégager quelques issues, elle laisse trop souvent miroiter que l’herbe est bien plus verte ailleurs. Infâmes comparaisons, quand me quitterez-vous ?
Pour le moment, apprendre à rester joyeux dans mon jardin imparfait. Donc, zazen !