4.

En ce jour de sevrage, examinons le malade. Au fond, ma vocation pour la philosophie me semble naturelle, instinctive presque. Acculé par sa faiblesse, on prend pour modèle le prokopton, le « progressant », l’aspirant-philosophe, celui qui adoptait le mode de vie du philosophe afin de changer radicalement de regard sur le monde.

Derrière les grands préceptes, la réalité est toute simple. Face à une existence plutôt périlleuse et délicate, de bonne heure, je me suis résolu à glaner dans les textes grecs et latins quelques armes pour le combat qui me réclamait. Plus que jamais, pour vaincre, je me suis alors penché, avide, sur ces pages et j’ai admiré des philosophes en pleine action. J’ai même contemplé ces exempla qui m’invitaient à affiner une vision du monde encore naïve. Donc, facile à duper, j’ai sollicité la philosophie comme une techne tou biou, un art de vivre…

Du grand art, en somme !

À présent, la donne a changé. Je ne crois plus qu’un peu au pouvoir de la raison. Chaque jour, ou presque, l’efficacité de ma volonté en prend pour son grade. Et je commence à craindre les discours rationalistes qui, d’un revers de main, esquivent notre impuissance, les blessures qui nous suivent et les travers qui nous résistent. « Il faut te raisonner ! » disent-ils vainement.

 

Une sourde jalousie devant les hommes de mon âge, une insatisfaction tenace, un sentiment de manque me poussent aujourd’hui à visiter, à descendre dans la région du cœur. En un mot, je dois me confronter à l’affectivité, aux émotions et à leur force. Par peur, j’ai souvent rêvé de la paix de l’âme, sorte de béatitude à mille lieues des tiraillements quotidiens. J’en suis décidément bien loin. Un portable à la main, fébrilement j’attends un texto tout en devisant.

Me voilà violemment ramené sur la terre des hommes, sur la terre d’êtres qui tombent amoureux, se courroucent, s’attristent et s’aiment, qui désirent et méprisent, âmes de chair et d’os. Désarmé, chamboulé, j’entame mon expédition avec pour seul bagage un désir puissant de glisser un peu de joie entre mes esclavages.

Les lectures ne suffisent pas. J’ai beau, par exemple, avoir lu et relu le traité Sur la colère de Sénèque, cette funeste passion me fait plus d’une fois sortir de mes gonds. Et je dors tous les soirs à côté de l’intégrale de Maître Eckhart sans que ses sermons, toujours à portée de ma main, m’empêchent de faire dépendre mon bonheur d’un ami. Pour progresser dans la joie, il s’agirait de convertir l’intégralité de ma personne. Comment rester vivant et ne pas devenir la marionnette de ses passions ? Comment pratiquer véritablement, avec tout l’être, la philosophie ? Voilà ma quête, celle que je commence.

Le Philosophe nu
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