55.

Je prends la main de mon fils, je prends la main de ma fille, je prends le temps, je prends un verre. Je prends, je prends, je prends. Un regard de travers, un léger reproche, un petit imprévu et voilà que je le prends mal. Toujours je prends, une douche, un taxi, un métro. Bien pire : souvent, je me prends pour quelqu’un.

Un mot s’imposerait pourtant : recevoir. Le voici, mon nouvel exercice spirituel : en toute simplicité, ouvrir les yeux, reconnaître à chaque instant les dons reçus. Aujourd’hui, qu’ai-je reçu ? En zazen, j’essaie de ne pas résister, j’accueille tout ce qui vient, sans prise ni rejet.

Je vois bien que je ne sais pas encore recevoir à fond.

Une attente, un tracas, un fantasme, un souhait passent et je contemple la vague éphémère qui me prend presque entièrement. Oserai-je convertir tout l’être à l’accueil ? En de brefs instants, je parviens à vivre sans prise et sans rejet. Cinq minutes plus tard, tout est à recommencer : une bagatelle m’a arraché au trésor du moment.

 

Tout en rédigeant ces lignes, je mesure le paradoxe : je veux changer, progresser, d’où mon enquête. Or, dans le même temps (la joie me le commande impérativement), je souhaite avant tout m’accepter tel que je suis, accéder à mes passions, assumer mes blessures et ma fragilité.

Ce grand écart finit donc par faire mal, non aux cuisses, mais à l’âme.

Comment (à distance égale du fatalisme et de cette espèce d’idéalisme qui dévalorise le réel et me fait désirer sans cesse l’impossible), comment me déconstruire ? Suffit-il d’afficher mon mépris devant les « Je suis comme je suis » qui trop souvent témoignent de ma suffisance, d’une fatuité imbécile ? Quel gouffre entre ce que je voudrais, ce que je pourrais être, et ce que je suis ! Devant mon impuissance, face à mon incapacité à tordre le cou à ces contradictions qui ne tiennent pas la route, je suis tenté de me haïr.

Longtemps, j’ai chéri mon esclavage, adorant mes vagues à l’âme, si bien que lorsque l’angoisse ou l’ambition se sont peu à peu estompées, j’ai ressenti comme une sorte de vide. Étrange et creuse habitude ! En somme, le passionné a peut-être besoin de se sentir remué, bouleversé, pour se sentir vivre. Je constate qu’une fois mon obsession pour la normalité un peu diminuée, je me heurte à un abîme, un vide sans fond qui me met presque au désespoir. Je voudrais traverser ce vide. Et déjà cesser de bêtement le meubler.

Pour l’heure, je connais une expérience banale que saint Paul résume d’une phrase : « Ce que je veux, je ne le fais pas ; mais ce que je hais, je le fais1. »

1.

La Bible. Traduction œcuménique, saint Paul, « Épître aux Romains », 7, 15-21, Paris, Éditions du Cerf, 2004, p. 2736.

Le Philosophe nu
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