6.

« Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne le sais plus1. »

 

Qu’est-ce que la passion ? Si au seuil de ce journal, je m’en forgeais une vague idée, je dois convenir qu’aujourd’hui je n’aurais plus cette audace. Une avalanche de définitions m’engloutit. Les livres de philosophie en sont pleins. « Passion »… le mot a quelque chose de délicieusement suranné. Il évoque pour moi des forces qui me poussent parfois mais me traînent plus souvent.

L’étymologie est limpide : en grec, pathos renvoie à l’idée de souffrance, de maladie, de douleur. Pâtir, c’est subir. Et à l’évidence, je n’ai pas choisi cette jalousie dévastatrice qui me contraint aujourd’hui à enquêter sur la passion. Z, comme j’aimerais t’apprécier librement, sans tourments ! Passons ! Pour le Grec, le passionné subit. Aliéné, dépossédé, il a perdu la maîtrise de son action. Ainsi, l’homme n’a pas plein pouvoir sur lui : colère, crainte, mélancolie, avarice, orgueil, envie, ambition, vanité, cupidité, désespoir, haine, amour et joie viennent quotidiennement contester la souveraineté de sa raison. Personnellement, je définirais la passion comme ce qui, en moi, est plus fort que moi. Bien que dans une acception actuelle mais restrictive, elle soit d’abord synonyme de hobby, et signifie l’enthousiasme, l’activité, un engagement qui donne du sens à l’existence, je préfère quant à moi l’envisager sous sa forme ancienne : le pathos, c’est ce qui nous fait sortir de nos gonds, et risque d’aliéner notre liberté.

Excès, passivité, voilà qui dessine grossièrement, selon moi, ses contours ! Spinoza confirme : « Nous sommes agités de multiples façons par les causes extérieures et, tels les flots agités par des vents contraires, nous sommes ballottés en tous sens, ignorants de notre avenir et de notre destin2. » Les circonstances extérieures comme les contraintes intérieures d’ailleurs (ne les oublions pas !) peuvent faire de nous de dociles automates. Et contraindre un philosophe à faire dépendre son bonheur de malheureux textos ! Voilà ce qui me passionne dans la passion : notre incapacité à vivre librement. Mais je m’égare, et mes souffrances me poussent déjà à critiquer la passion plus qu’à la comprendre. Pourquoi devrais-je absolument rejeter ce qui est plus fort que moi ?

Ma fascination pour Z me montre qu’il est vain de se prétendre maître de son environnement, du passé, de l’éducation, bref de tout l’héritage, plus ou moins heureux, qui me constitue. Je suis en ce moment chahuté par l’existence. Je me lève le matin, exubérant, je regarde mon portable et me voilà à errer le reste du jour comme une âme en peine.

Je commence à comprendre que ce n’est pas Z que je jalouse mais un fantôme, une chimère. Mille projections, mille blessures ont fait de cet ami une idole. Je suis dans l’excès, voilà pourquoi je me perds ! Je le comprends mais je n’en attends pas moins ses messages. Le cœur a ses raisons que la raison ignore… Banale vérité si souvent endurée !

1.

Saint Augustin, Les Confessions, l. XI, Paris, Flammarion, 1964, p. 264.

2.

B. Spinoza, Éthique, III, prop. 59, Paris, Éditions de l’Éclat, 2005, p. 205.

Le Philosophe nu
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