42.

Pour se libérer, il faut se savoir esclave !

 

Histoire de reprendre le souffle après une séance de luge, j’ai raconté à mes enfants l’histoire de Gygès et de son anneau magique. « Et vous, que feriez-vous si vous aviez l’anneau ? » « Je volerais un bob », rétorque ma fille tandis que mon garçon renchérit : « Moi, des boîtes de raviolis ! » Question : « Et papa, qu’est-ce qu’il ferait s’il avait l’anneau ? » Les yeux rieurs, ils attendent. Ma fille lâche enfin : « Toi, tout ce que tu fais, ça marche ! Mais tu ne voudrais peut-être pas être handicapé ? »

Voilà que revient LE désir enfoui, jamais aussi clairement formulé.

J’avais pourtant fait ma liste et m’étais plu à m’imaginer l’heureux possesseur de l’anneau magique. Que ferais-je donc ? Oh, rien de grave ! D’abord, j’irais épier quelques garçons normaux dans leur vie quotidienne, histoire de les désidéaliser, de voir qu’ils doivent eux aussi faire face à des difficultés. Je m’autoriserais ensuite un bref saut à la librairie juste pour embarquer à l’œil une pile d’ouvrages et, en passant, je ne résisterais pas à une petite halte à la banque, afin d’assurer mes fins de mois et de jouer au Robin des Bois qui-vole-aux-riches-pour-donner-aux-pauvres-pauvres.

Enfin si, tel Aladin, je croisais un bon génie, il est tout sauf sûr, même en y réfléchissant d’un peu plus près, que je changerais de corps. Après tout, il me constitue. C’est lui qui a aussi façonné mon état d’esprit.

 

Mon état d’esprit, mon corps… je sens bien qu’un désir servile veut tout posséder, tout s’approprier, ligoter entièrement son objet. Mission impossible, qui ne peut que nous vouer au mal-être ! Quand je loupe un avion, c’est mon avion. Il y a deux cent cinquante places dans l’appareil, mais c’est mon avion. Mon avion, ma femme, mes enfants, mes amis. Cette volonté implacable est permanente : « Je te veux, je te veux pour toujours. »

Dès qu’il y a un « pourvu que ça dure », nous voilà mal barrés ! Pourquoi souhaiterais-je être normal ? L’expérience quotidienne suffit à démontrer que la possession et l’avoir ne rendent pas nécessairement heureux. Familier de cette idée, je dois donc m’interdire d’acheter des livres sur le détachement, ou de me vouloir à la place d’un Apollon. À côté de mon rêve de normalité, je débusque un autre désir, tout aussi violent : mon désir de dépouillement a déjà fait déborder quelques rayons de ma bibliothèque ! Confondant paradoxe. À quoi bon chercher dans l’avoir ce qui ne s’obtient que dans la pratique et l’abandon ? Je le sais, et pourtant…

Si je prends mon désir de dépouillement comme échantillon, qu’il me suffise de convenir qu’il n’est en soi pas mauvais. Ce n’est que faute de l’écouter vraiment que je me fourvoie. Car que me dit-il ? Certainement pas de consommer ni d’amasser des livres, encore moins de m’encombrer de théories nouvelles qui m’éloignent d’une pratique saine et sobre. Au contraire, il me convie à savourer le présent, à y puiser l’essentiel de mes ressources, à bannir ces tenaces inclinaisons à la comparaison qui me poussent à désirer être quelqu’un d’autre. Quant à ma soif de plaisir étanchée sans vigilance, elle ne peut que me mener à la dépendance et à la souffrance. Trop docile à certains de mes désirs, j’en subis les conséquences. C’est le cas évidemment lorsque, souhaitant goûter les fruits de l’amitié, je me ligote à l’autre. Comme un avare, je confonds souvent le moyen et la fin. Or si celui-ci tient tellement à thésauriser, c’est avant tout et ultimement parce qu’il aspire à devenir heureux. Dans sa quête, il s’égare, voilà tout ! Moi aussi…

Les stoïciens m’aident une fois de plus. En effet, ils recommandent, bien à propos, d’identifier la passion avant qu’elle soit arrivée à maturité. J’aperçois une belle femme, je me sens fragile, je recule donc… disons juste de trois petits pas ! Ce serait déjà une prudence qui, au courant des méfaits de l’aliénation, préviendrait simplement le risque plus ou moins grand de se casser la figure. Le plus surprenant dans cette affaire c’est que, lorsque je considère le manque de liberté, presque immanquablement me viennent à l’esprit ses entraves extérieures. Mais c’est aux entraves intérieures que je devrais penser, à celles que je m’inflige quotidiennement : préjugés, fantasmes, impossibles attentes.

 

Je n’arrive pas tout à fait à tordre le cou au préjugé tenace qui me laisse croire qu’en me mettant au centre du monde, j’obtiendrai le bonheur en partage. Oui, je dis « préjugé », alors qu’il s’agit plutôt d’une intuition obscure qui, tapie au fond de moi, sommeille, sorte d’injonction inconsciente : « Sois le premier, sois le premier en tout, tu seras plus heureux ! » Je pourrais d’abord critiquer cette funeste conviction et me contenter d’expérimenter à fond ce que je devine déjà : plus nous nous abandonnons, moins nous faisons cas de notre personne, plus nous goûtons la joie libre. Ces derniers temps, je crois m’être focalisé sur un problème pour consacrer toute mon énergie à la lutte : je dois me libérer de ma fascination, je dois résister, je dois… Sur cette pente, je ne fais que m’endurcir. Paradoxalement, cette démarche volontariste, cette tentation de s’aguerrir, me rendent encore plus vulnérable. Je suis épuisé. Par degrés, j’aimerais quitter cette lutte née d’un moi qui, loin de s’abandonner, voudrait obtenir plus de la vie, même s’il se réclame du détachement.

À cette sorte d’instinct vient s’ajouter l’idée vague qu’autrui doit répondre à mes besoins et me servir, tout le temps. Quoi de plus grotesque que d’encourager son enfant à gronder une pierre sur laquelle son pied a glissé ! Elle n’y peut rien ! Pas plus que la grippe, les infirmités et les intempéries… Je suis cet enfant qui récrimine face à un monde qui lui échappe et lui résiste. Le meilleur service à lui rendre ici serait de l’inviter à passer à autre chose, éventuellement de l’inciter à la prudence. Il faut le dire et le répéter : ce n’est pas le sacrifice ni le renoncement qui conduisent au détachement, mais bien plutôt la joie. Et c’est un homme en plein sevrage qui l’écrit… Le sevré affirme que le détachement naît de la joie, celle qui pousse à oser l’abandon, à prendre le risque de se libérer de tout, choses et êtres. Cette joie, il ne suffit pas de claquer des doigts pour l’appeler. Voilà d’ailleurs ce qui l’apparente à la passion. Elle aussi, plus forte que moi, ne saurait dépendre entièrement de ma volonté. Cependant, je veux continuer à croire que, si minime puisse-t-il être, nous avons sur elle quelque pouvoir.

 

À ce stade de mon enquête, je peux partiellement conclure en disant que :

a) la joie est adhésion au réel ;

b) elle requiert l’acceptation à cette adhésion.

 

Mais pour l’instant, c’est la peur et la haine de soi qui me ligotent à ma petite individualité, qu’il s’agirait de lâcher. J’imagine que c’est un peu comme sauter en parachute : il faut y aller, ne serait-ce que pour voir s’il s’ouvre ! Oserai-je me lancer ?

Le Philosophe nu
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