51.

Ce matin, gros temps, vague chagrine… J’ai fait mon zazen et me voilà reparti pour un tour ! Durant l’assise a surgi l’habituelle foule des désirs, des lubies qui n’ont pas fini de m’étonner (faudra-t-il toute une vie pour me dépouiller de ces besoins superflus qui m’arrachent au réel ?)… Cette pratique quotidienne est pourtant une mine d’enseignements. Chaque séance se conclut soit par un « Merde, déjà ! » soit par un « Enfin ! », deux attitudes fondamentales à l’endroit de l’existence : le mode possessif et celui du rejet. Peu à peu, j’apprends à goûter l’être, le rien-faire. Sous la surface agitée, derrière les fantaisies, les caprices, je découvre une joie immense, vierge et belle qui relève de l’être et se moque de l’avoir.

En somme, je ne me suis jusqu’ici détourné de cette source intarissable que pour suivre des désirs étriqués qui m’épuisent sans me nourrir. J’expérimente désormais une vérité cruelle : qui souhaite posséder, est possédé. Mais ne se débarrasse pas qui veut de ses manies. Un haiku me propose en cet instant de contempler la rose sans la cueillir.

Plus difficile encore : regarder une femme sans vouloir la conquérir.

 

Vivre à fond tient de la dégustation plus que de la dévoration. J’ai toutes les peines à vivre le moment présent sans désirer qu’il perdure et je rejette encore les mille et un tracas qui me traversent chaque jour. Les exercices spirituels me sont certes d’une belle utilité mais le saut essentiel, je le diffère sans cesse. Dans la tristesse, par exemple, je pourrais me laisser couler au fond, abandonner la surface, car, là où règne de l’agitation, là se développent aussi les vagues. Sur ce terrain, mon corps a une longueur d’avance sur l’esprit : j’ai appris, voici quelques mois, à nager. J’ai découvert que pour flotter il n’y avait rien à faire. Sans résistances, sans tensions, le nageur qui excelle dans l’art de flotter, n’a rien à faire. Cette non-activité sportive pourrait inspirer un art de vivre : ne rien faire, ne pas lutter, ne pas s’opposer, ne pas discuter le réel mais se laisser flotter en lui.

Le détachement, au milieu de la vague des passions, c’est l’art de flotter allégrement.

Le Philosophe nu
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